La raison d’Etat est à bien des mesures la croix des dirigeants politiques ; cette notion polymorphe que nous regardons avec réprobation comme la raison qui justifie tous les excès, toutes les dérives et toutes les souffrances de la nation. C’est en cela que la raison d’Etat est une porte qui s’ouvre aussi bien sur la démocratie que sur la tyrannie, cela dépend du coeur de la personne amenée à tourner la poignée de cette porte. En ce sens, c’est seulement en vivant comme le peuple que l’homme politique peut véritablement évaluer toutes les implications de cette raison d’Etat et en faire le meilleur usage ; celui qui sert l’intérêt du peuple. La difficulté avec les hommes politiques d’aujourd’hui, c’est qu’ils ne s’identifient plus par rapport au peuple, si tant est que c’est là une priorité pour eux. La conséquence de cette rupture, c’est la crise de la représentation politique qui gangrène notre modèle de démocratie représentative et qui donne ce sentiment révoltant d’avoir été berné, trahi. D’aucuns diront, s’il y a bien quelque chose que les dirigeants politiques représentent à défaut de nous représenter, c’est bien leurs propres intérêts personnels. Ce bouleversement axiologique important, celle de la financiarisation du champ politique, fait qu’on fait de la politique pour le goût grisant du pouvoir et la perspective de s’enrichir rapidement.
L’abattage de la campagne électorale actuelle cristallise la rupture du politique avec le peuple et ses considérations et met en exergue la grande faille dans la confiance qui unit le peuple à ses représentants. Nous sommes aujourd’hui à un tournant historique de l’histoire de la nation mauricienne et les implications de la campagne électorale actuelle vont par-delà l’affrontement des deux gros blocs politiques que sont l’Alliance pour l’Unité et la Modernité et l’Alliance Lepep; ces deux visions de l’avenir qui s’opposent. En ce sens, Il nous faut voir par-delà les affiches qui défigurent encore plus qu’elles ne le sont déjà les infrastructures vétustes et insuffisantes des petits villages, par-delà le vacarme abrutissant des apôtres électoraux, braillant dans un mégaphone d’occasion la venue imminente du messie politique! Il n’en est rien, si tous les politiciens avaient tenu avec succès ne serait-ce que la moitié de leurs promesses électorales, nous vivrions aujourd’hui tous dans un idéal de démocratie accomplie ou serions tous ruinés.
Il faut comprendre que tout ce qu’on nous promet en période électorale n’est pas forcément réalisable après les élections, une réalité économique que les nouveaux élus sont les premiers à nous faire comprendre. Ne soyons plus crédules ! La sémantique est une arme électorale redoutable, on nous parle d’unité et de modernité. L’unité témoigne de la volonté d’en finir avec un communautarisme maquillé depuis 46 ans en multiculturalisme afin d’entrevoir la nation mauricienne comme un tout homogène et interculturel. Faut-il réformer ? Oui ! Il faut réformer pour plusieurs raisons ; d’une part la volonté de réformer le système électoral et ce quoi qu’on en dise, vient de la base, de la société civile et du renouveau militant. D’autre part, il faut en finir avec ces paradigmes ethniques, ces aberrations, que sont le Best Loser System et la notion de « gâteau national ». Une nation qui ne se renouvelle pas après 46 ans de crocs plantés à même le sol de la mère patrie à tirer chacun de son côté jusqu’à ce que celle-ci se déchire de douleur à voir ses enfants se battre ainsi pour une « part » de sa chair, cette nation-là est condamnée.
Faut-il une deuxième République ? Oui ! A l’heure où l’adaptabilité est la valeur clé pour avancer dans les eaux troubles de la mondialisation, il est vital de considérer de nouvelles pistes d’évolution à notre régime actuel. Pour autant doit-on tout accepter sur l’autel du changement ? Certainement pas et surtout pas l’élection du Président de la République au suffrage universel direct à un tour ! Résoudre aujourd’hui le problème de la crise de la représentation politique et élire un président avec que 26 % des votes exprimés n’est pas ce que l’on pourrait qualifier d’avancement de la démocratie représentative. En ce sens, il faut réformer mais il faut le faire par le biais de la concertation nationale et pourquoi pas, par la voie du référendum. Réformer ne doit pas être un simple montage politique assimilable à un simple montage financier, il s’agit-là avant tout de considérations humaines et sociétales.
De l’autre côté du rivage, l’Alliance Lepep surfe quant à elle sur une vague nouvelle qui n’en est pas vraiment une en jouant la carte de l’empathie populaire, on pourrait presque y croire si les casseroles en or ne faisaient pas autant de bruit dans leur sillage. Pour autant la démarche est peut-être sincère mais elle est surtout néo-populiste et donc dangereuse pour une économie tournée vers l’extérieur et qui souhaite s’inscrire avec succès dans la mondialisation. Je ne fais nullement l’apologie du capitalisme dérégulé et de la finance débauchée mais il faut être réaliste et conscient de la valeur des cartes que l’on a dans sa manche. Tenir un discours anticapitaliste et antisystème, quand on connait la réalité économique de Maurice, relève pour moi de la démagogie populiste qui n’a d’autre vocation que d’aller racler les fonds de tiroirs électoraux et d’instrumentaliser la misère du peuple. Qu’on nous propose une alternative viable et pertinente au libéralisme économique; je serai le premier à y adhérer! Pour le moment, il n’en est rien et je ne vois dans l’appellation ostensiblement créole de l’Alliance « Lepep », un calque de la vague frontiste qui a submergé l’Europe en pleine récession en capitalisant sur la détresse économique des peuples.
Le néo-populisme n’est pas un luxe que Maurice peut se permettre dans le contexte économique actuel. En ce sens, quand un magazine, ça ne s’invente pas, titre « Pouvoir parallèle » dans son édition du 22/10/2014 en référence au pouvoir occulte des porteurs de tabliers, à savoir les loges maçonniques implantées depuis toujours à Maurice, ce ne sont rien d’autre que des relents du « Nationalsozialismus » qui me montent aux narines. Cet article à charge qui ne fournit rien de concret au final, se base que sur des supputations conspirationnistes sur fond de pseudo-marxisme. Je ne dis pas qu’il n’y a pas des agents de l’ombre dans les couloirs obscurs du pouvoir, les lobbies socioculturels sont à mes yeux un danger plus évident et moins théorique pour la démocratie que les « illuminatis ». L’heure n’est pas à la chasse aux sorcières, ni aux coupables invisibles tout désignés mais à la recherche de solutions concrètes pour l’Île Maurice de demain. Oui, jusqu’à maintenant nous avons failli en matière de justice distributive mais il est encore temps d’assurer pour la présente génération et celles à venir, un meilleur niveau de vie, une meilleure éducation, de l’emploi, un développement économique pérenne et plus de démocratie.
Pour conclure, je vous dirai qu’avant d’aller voter, regardez dans les yeux de vos enfants, votez en votre âme et conscience en ayant la conviction certaine de faire le meilleur choix pour eux et vous pourrez vous regarder en face sans défaillir.