Notre invité de ce dimanche est Subiraj Sok Appadu, plus connu sous le surnom de Sok. Il a fait carrière pendant 36 ans aux services météorologiques de Vacoas, où il a occupé le poste de directeur de 2000 à 2007. Dans cette interview réalisée hier matin, il partage son analyse sur la manière dont Maurice a géré le passage du cyclone Berguitta pendant la semaine écoulée et du changement climatique en général.

Nous sommes en 2018, disposons d’une technologue de pointe nous permettant de photographier depuis les satellites tous les détails d’un cyclone. Malgré cela et dans le cas du cyclone Berguitta, les prévisions peuvent être différentes, pour ne pas dire opposées. C’est ainsi qu’un site français a annoncé le passage du cyclone sur Maurice pour mercredi après-midi, un site anglais a affirmé que le passage aurait lieu mercredi soir, alors qu’un site américain affirmait qu’il passerait jeudi matin. Comment expliquer ces prévisions contradictoires ?

Grâce à des modèles numériques, les scientifiques récoltent des tonnes de données climatologiques du monde et les fournissent à d’immenses ordinateurs qui les analysent, les comparent et les travaillent pour proposer des condensés globaux qui ne détaillent pas la situation région par région. Le prévisionniste local doit utiliser ces données globales et les adapter suivant ses observations dans sa région. Il faut intégrer les données locales dans les données globales et les interpréter pour faire des prévisions exactes. Il faut donc utiliser l’apport technologique pour mieux utiliser les anciens systèmes de prévisions qui utilisent les observations locales et qui sont toujours valables.

Au départ, la météo nous avait annoncé que le cyclone Berguitta était une Carol bis et que des vents de plus de 250 km/h allaient passer sur Maurice, ce qui a fait paniquer les Mauriciens. À l’arrivée, nous avons eu un cyclone dont les vents n’ont pas dépassé les 120 km/h. C’est bien que cela se soit passé ainsi, mais on pourrait aussi avoir le phénomène inverse : un cyclone annoncé comme faible et qui deviendrait superpuissant lors de son passage à côté de Maurice…

Un cyclone est un phénomène naturel qui naît, grandit, arrive à sa maturité et meurt. Il faut étudier attentivement toutes les étapes de sa progression pour prévoir efficacement ses mouvements. Normalement, un cyclone prend cinq-sept jours pour atteindre sa maturité et commencer à perdre de sa puissance, ce qui explique qu’il y a des vents moins violents que prévu au départ autour de son centre. Il faut savoir, comme l’ont établi mes prédécesseurs à la météo, qu’un cyclone est composé de vents de différentes puissances, que son côté gauche n’a pas la même force que son côté droit, cela pouvant aller jusqu’à 40% de différence. En général, le côté sud, que nous appelons le côté “sud-est”, est le plus dangereux lors de son passage sur terre. Ce qui est arrivé à Maurice, c’est qu’on avait prévu que le côté sud-est passerait près de l’ouest de Maurice, alors qu’en tournant, c’est le côté droit, le moins dangereux, qui est passé près de Maurice.

Mais pourquoi cette explication n’a-t-elle pas été donnée pour éclairer les Mauriciens qui se perdent en conjectures ?

Je ne peux pas répondre à cette question. Mais quand je dirigeais la météo, je travaillais en équipe avec mes collègues et je me faisais un devoir d’aller expliquer la situation cyclonique dans ses détails. Afin, justement, d’éviter tout doute ou possible mauvaise interprétation qui peuvent conduire à la confusion. Cela fait dix ans que j’ai quitté la météo, je ne sais pas comment les choses se passent et se font aujourd’hui.

Quand aujourd’hui vous lisez un bulletin de la météo locale, vous trouvez qu’il est mieux fait que ceux de votre époque ?

Il y a eu de l’amélioration et les choses sont plus simples, par conséquent, moins détaillées. On n’indique pas par exemple la force des vents à différents endroits du cyclone en partant de son centre. Je dois dire qu’il faut laisser les prévisions de la météo aux professionnels du métier, parce que sinon on peut créer des confusions. Comme la multiplication d’informations contradictoires sur le passage de Berguitta sur certains sites. Je recommande aux Mauriciens de regarder tous les sites qu’ils désirent sur Internet mais de se fier aux prévisions de la station de météo locale parce qu’elle travaille sur les données globales, mais en les interprétant avec les données locales, ce qui fait que ces prévisions-là sont live and direct, comme on dit sur les radios.

Les prévisionnistes locaux ne peuvent-ils pas se tromper ?

Il n’en a pas le droit parce qu’il travaille sur des données certifiées. Quand un cyclone se rapproche de Maurice, la pression barométrique va baisser. C’est, par exemple, une donnée certifiée.

Mais comment expliquer alors qu’on ait parlé de Carol bis et de vents dépassant les 250 km/h ?

Cela doit découler, à mon avis, de l’utilisation de modèles numériques généralisés. J’ai été moi aussi piégé par l’utilisation de ces données, mais la différence est que je ne l’ai pas dit publiquement. Il faut donc, je le répète, utiliser les modèles numériques et les données générales en les adaptant aux informations obtenues localement sur le temps. On risque moins de se tromper, et donc de semer le doute et la confusion en procédant ainsi.

Est-ce qu’au niveau météorologique, Maurice dispose aujourd’hui des instruments de mesure modernes nécessaires ?

Oui.

Avons-nous le radar nécessaire pour détecter les risques de grosses pluies ?

Euh, je crois qu’il est en cours d’installation à Trou-aux-Cerfs. Autant que je sache, il devait être installé en novembre, mais je crois qu’il y a eu un petit retard dans les travaux. À la météo, nous avons le matériel nécessaire, le personnel adéquat, il manque juste une meilleure communication avec le public. Il ne faut pas raconter des histoires aux Mauriciens, ne pas arranger les faits ou tenter des les enjoliver, mais leur dire la vérité. Aujourd’hui, les Mauriciens ont accès à d’autres sources d’informations que la MBC et ils se rendent rapidement compte si on leur raconte des histoires. Je ne comprends pas pourquoi le directeur de la météo…

l Mais il n’y a pas de directeur de la météo nationale!

C’est vrai qu’il y a un acting et on n’a pas encore nommé un titulaire. Si on avait nommé celui qui fait l’intérim, il aurait certainement eu un peu plus de confiance en lui. Cette situation n’est pas normale pour le bon fonctionnement du département.

Comment expliquez-vous le fait qu’en dépit des avancées technologiques, le Mauricien semble complètement dépassé face à des phénomènes naturels comme les grosses pluies en été ?

C’est le résultat de l’industrialisation. On a oublié les données de base des cycles de la nature. Aujourd’hui, pratiquement tout le monde travaille, il y a une course à la réussite et le mode de vie a changé. Aujourd’hui, on ne respecte plus les équilibres, on construit sur les canaux et on s’étonne des inondations provoquées par les grosses pluies. J’ai entendu sur une radio quelqu’un qui avait construit un mur sur un ruisseau se scandaliser parce qu’on avait fouillé un trou dans ce mur, sans doute illégal, pour laisser l’eau passer ! Nous devenons de plus en plus égoïstes et chacun ne s’occupe que des ses intérêts aux dépens des autres. Quand il construit, il ne consulte pas ses voisins, il ne se demande pas si ce qu’il va construire peut gêner ses voisins, comme cela se faisait autrefois. Aujourd’hui, on ne s’occupe que de soi. Revenons à la météo pour dire qu’en simplifiant les bulletins on a arrêté d’utiliser des termes qui avaient un sens précis.

Où voulez-vous en venir ?

Je vais vous expliquer. Avec toute cette pluie tombée sur Maurice depuis une semaine, la météo n’a jamais utilisé le terme “pluie torrentielle”, mais a préféré le terme “forte pluie”. Alors qu’on a eu plus de 100 millimètres de pluies en deux heures ! C’était une pluie “torrentielle” ou même “diluvienne”, mais on ne l’a pas dit…

Sans doute pour ne pas raviver la controverse autour des pluies qui avaient causé la mort d’une élève il y a quelques années…

Sans doute, mais quand on utilise le terme “pluie torrentielle”, le Mauricien sait qu’il doit faire deux ou trois fois plus attention qu’en temps de “forte pluie” ou de “grosses averses”. En météorologie, les mots ont un sens précis et ne pas les utiliser, pour une raison ou une autre, peut conduire à ne pas prendre les précautions nécessaires. Il faut donc revoir ces termes et les rendre publics pour que le public sache de quoi on parle exactement, au lieu d’utiliser des termes vagues. Je crois que la presse a un rôle à jouer dans l’explication et la diffusion de ces termes météorologiques aux Mauriciens. Il faut leur expliquer les situations afin qu’ils puissent prendre leurs précautions. Il faut, par exemple, leur dire que les pluies torrentielles associées à Berguitta ont rempli nos nappes phréatiques et que toute nouvelle pluie qui va tomber ne sera pas absorbée par la terre, mais va se répandre partout où elle va trouver un chemin et tout emporter sur son passage. Ce sont des choses simples qui peuvent aider le Mauricien à mieux se protéger. Il faut que le ministre concerné par la météo, je crois que c’est M. Sinatambou…

Surnommé depuis peu “minis biskwi-dilo” après sa dernière déclaration fracassante, cette fois-ci, sur les réfugiés…

Il paraît que c’est un ministre qui sait tout. En tout cas, il le dit. Il a sans doute de l’expérience en tant qu’avocat, avoué et politicien, mais il ne peut pas tout savoir sur tous les sujets, dont la météo. Je pense que pour sensibiliser les Mauriciens, le gouvernement devrait lancer une campagne d’information sur les cyclones chaque année avant le début de la saison cyclonique, en nommant un comité regroupant tous ceux concernés : administrations régionales, police, pompiers, météo, comme cela se faisait autrefois. Ce comité va faire des propositions pour l’organisation avant, pendant et après le passage d’un cyclone. Ces recommandations seront soumises au Conseil des ministres, qui les approuvera pour les rendre publiques en mettant tous les Mauriciens dans le coup. On peut également travailler sur les autres phénomènes climatologiques qui risquent d’arriver comme les inondations ou la sécheresse. Mais le problème, c’est qu’il y a trop d’ego dans ce pays, ce qui nous empêche d’avancer, et les choses de se faire.

Donnez-nous un exemple précis

Prenons les centres de refuge. On sait qu’en cas d’avertissement de classe II, les centres de refuge doivent être ouverts, sous le contrôle du ministère de la Sécurité sociale. Cela fait partie d’un protocole établi depuis des années. Le ministère responsable doit s’assurer de l’état des salles des centres de refuge et de ses équipements. Or, on a appris cette semaine qu’un centre qui peut accueillir des dizaines de personnes n’avait que deux matelas ! Est-ce qu’on allait faire dormir les réfugiés à tour de rôle ? Cela veut dire que le protocole n’a pas été respecté et que les responsables n’ont pas fait leur travail qui consiste à vérifier l’état des salles du centre de refuge. Vous savez quel est un des principaux problèmes du Mauricien ? Il n’anticipe pas un problème, il se contente de réagir après coup, quand il est déjà trop tard. Je reconnais que la grande majorité de la population mauricienne n’est pas au courant du protocole en cas de passage d’un cyclone. Mais les officiers dont c’est le travail ne peuvent pas ne pas savoir qu’il faut préparer un centre de refuge. Est-ce qu’un médecin est allé visiter les centres avant et pendant l’alerte 3 pour s’assurer que les réfugiés bénéficient des soins hygiéniques nécessaires ? Mais il n’y a pas que les officiers, il y a aussi la MBC, station de radiotélévision nationale. Mercredi matin, Maurice passe en classe III et la télévision continue à diffuser ses émissions habituelles : des ségas, des chansons en bhojpuri, des recettes de cuisine, comme s’il n’y avait pas d’alerte cyclonique. Il a fallu qu’une radio privée souligne ce fait pour que la MBC se décide à diffuser une bande annonçant l’alerte 3. Comment est-ce possible qu’on passe en classe III sans que la chaîne nationale ne donne des explications aux Mauriciens ? Au lieu de se cantonner au procotole d’un paquet de biscuits et d’une bouteille d’eau, est-ce que le gouvernement n’aurait pas pu demander aux hôtels et restaurants de préparer à manger aux réfugiés gratuitement ou pour un forfait ? Ces repas pourraient être distribués par la SMF dans les centres de refuge et le tour serait joué. Est-ce aussi difficile que ça d’organiser un programme de ce type ?

Selon vous, on a les outils, on a les compétences, on a le protocole pour mieux informer les Mauriciens sur la situation en cas de cyclone…

Mais nous n’arrivons pas à tout synchroniser pour que chacun fasse sa part et que le travail soit fait. Il suffisait d’un peu d’organisation et de mise en commun pour tout changer.

Jusqu’à maintenant, dans ses bulletins, la météo déconseille aux Mauriciens de conduire, de sortir dans les rues ou d’aller sur les plages par temps cyclonique. Ces conseils ne sont pas suivis, avec pour résultat que cette semaine une femme a été tuée dans un accident de la route et que des sportifs ont risqué la mort en allant faire du surf pendant l’alerte 3. Pour être efficace, ne faudrait-il pas remplacer le terme “déconseiller” par “interdire” dans les bulletins de cyclone ?

Il faut surtout le rendre légal pour que l’on puisse arrêter ceux qui ne respectent pas la loi. J’ai essayé de faire le changement que vous préconisez pendant que je dirigeais la météo: les journalistes qui couvraient la météo à cette période peuvent en témoigner. Mais à Maurice, les changements institutionnels prennent beaucoup de temps.

Un mot sur le changement climatique ?

Cela fait des années que l’on parle de changement climatique à la météo mauricienne. On en parlait déjà au temps où je n’étais qu’un simple employé. Dans les années 1990, nous avons accueilli deux experts étrangers venus expliquer les changements climatiques à venir. Nous avions un Nation Climate Change Committee composé d’une trentaine de personnes qui a soumis des rapports au gouvernement. Je ne sais même plus si le comité existe toujours, alors que les problèmes climatiques ont plus qu’augmenté. Il y a eu un petit intérêt pour le changement climatique sous le précédent gouvernement, à l’époque où Ségolène Royal était venue à Maurice. Plus récemment, la Présidente et un ex-ministre de l’Environnement sont allés à la COP 21. Plus récemment encore, le Premier ministre, Pravind Jugnauth, a participé, en France, à une réunion convoquée par le Président Macron. Mais à part les grands discours, qu’est-ce qui a changé ? Qu’est-ce que Maurice est en train de faire concrètement pour lutter contre le changement climatique qui affecte déjà le monde ? Nous sommes en plein dedans.

D’après vous, le Mauricien va-t-il davantage s’intéresser aux précautions à prendre en cas de passage de cyclone après l’expérience Berguitta ?

J’en suis convaincu. Le passage de Berguitta a été un wake-up call pour Maurice. Je suis sûr que demain il y aura du monde pour aller écouter les causeries sur les cyclones, les problèmes de pluie torrentielle, les inondations, parce que beaucoup de Mauriciens ont vécu ces situations. Il faudrait, comme dit le proverbe, battre le fer pendant qu’il est chaud et j’espère que le gouvernement va profiter de l’occasion pour lancer une grande campagne d’information. Le maître mot doit être “organiser”, pour que tout ce dont nous avons parlé soit sous contrôle si un nouveau cyclone se présente.

Vos prévisions l’indiquent-elles ?

Avez-vous oublié que la saison cyclonique commence en novembre pour se terminer en avril ? Donc, il est tout à fait possible que nous ayons d’autres cyclones d’ici à la fin de la saison. Et j’ajoute ce que l’on sait déjà : à cause du changement climatique, les cyclones seront moins nombreux, mais beaucoup plus violents. On a commencé à le ressentir aux États-Unis et dans le Pacifique, où des mégas cyclones sont nés.

Que souhaitez-vous dire pour terminer cette interview ?

Nous avions dans le temps un programme pour protéger nos concitoyens et nos infrastructures en cas de passage de cyclone. Il suffit de le réactiver, d’organiser une grande campagne d’information pour inciter les Mauriciens à se protéger et donc à protéger leur pays lors du passage d’un cyclone. Il faut aussi faire appel aux senior citizens qui ne demandent qu’à partager leurs expériences volontairement. Ils veulent aider, ne cherchent pas un emploi ou à prendre celui des fonctionnaires en place. Ce sont des gens qui ont travaillé dans le public et dans le privé, et parfois à l’étranger, qui ont une grande expérience de l’organisation et qui ne demandent qu’à aider le pays. Il faut juste mettre les ego de côté et tout synchroniser pour que le Mauricien soit mieux organisé pour faire face aux passages cycloniques.

Interview réalisée par Jean-Claude Antoine