À la fin des années 70, soit à la veille du décollage économique avec pour tremplin la production manufacturière à l’exportation, la contribution de l’industrie sucrière à l’économie représentait 25% du produit intérieur brut (PIB) et 25% des emplois créés avec 70% des recettes nettes d’exportation. En 2018, avec l’éventuelle abolition complète des quotas d’exportation de sucre opérés par l’Union européenne, ce qui fut jadis connu comme étant King Sugar, périclitera à moins d’un point du PIB et de 1% des emplois disponibles au sein de l’économie avec moins de 10% des recettes d’exportations. Ce ne sont nullement des prédictions formulées à la lecture du marc de café, avec ou sans sucre. Tout simplement les conséquences d’une tendance amorcée depuis plusieurs années. En sus de ces problèmes d’ordre économique et politique, le sucre subit de plus en plus de pressions venant de lobbies prosanté, allant jusqu’à comparer les effets nocifs du sucre sur la santé à ceux de la cigarette. Un nouveau front d’attaque qui risque de faire mal, et très mal, à la longue à ce secteur, véritable planche de salut économique pour Maurice à des périodes cruciales du passé.
Les chiffres sont têtus et confirment que le rêve caressé par le Père de l’Indépendance, feu sir Seewoosagur Ramgoolam, pour une production d’une tonne de sucre par tête d’habitant, soit au moins un million dans le temps, a été emporté par le vent depuis longtemps déjà. Et le comble demeure que la production sucrière de ces dernières années n’a pu se hisser au-dessus de la barre des 500 000 tonnes car la dernière fois où tel a été le cas fut en 2006, avec une production sucrière de 504 852 tonnes.
Au cours de ces sept dernières années consécutives, la production de sucre a été inférieure à la barre fatidique des 500 000, soit comme suit : 2007 : 433 972 tonnes ; 2008 : 411 000 tonnes environ ; 2009 : 467 234 tonnes ; 2010 : 452 473 tonnes ; 2011 : 4345 370 tonnes ; 2012 : 412 000 tonnes, 2012 : 407 000 (estimations) avec des prévisions de 410 000 tonnes en 2014. Cette production actuelle est déjà inférieure à l’objectif de production déclaré des 520 000 tonnes dans le cadre de la mise à exécution du Multi-Annual Adapattion Strategu Action Plan 2006-2015 (MAAS) avec des investissements de l’ordre de Rs 25 milliards pour la réforme de l’industrie sucrière en prévision du démantèlement du prix garanti sous le Protocole-Sucre.
Et dire que dans ces mêmes années 1970, si la production sucrière avoisinait les 500 000 tonnes, l’état de catastrophe naturelle était décrété, comme ce fut aussi le cas lors du passage du désastreux cyclone Hollanda le 6 février 1994, bientôt vingt ans de cela. Toutefois, dans les années suivantes, le principal défi à relever dans le secteur sucre demeure le prix obtenu à l’exportation.
Certes, une première étape a été franchie avec le Long Term Partnership Agreement conclu entre le Syndicat des Sucres et Südzucker en 2009 et arrivant à échéance en 2015 pour succéder à l’accord historique avec Tate & Lyle pour le raffinage du sucre. Ce contrat avec Südzucker a été prolongé jusqu’au 30 septembre 2017, soit à la veille de l’abolition des quotas d’exportation de sucre sur le marché européen, pour assurer la viabilité de ce secteur. Les principales caractéristiques de l’accord revu et corrigé sont des garanties de la vente de sucre blanc, l’obtention d’un « EU market price less costs and profit shared » et une part de 50% des profits partagés entre le Syndicat des Sucres et Südzucker.
Des spécialistes du sucre soutiennent que les nouvelles dispositions de l’accord intervenu l’année dernière entre le Syndicat des Sucres et Südzucker pourraient atténuer dans une certaine mesure l’évolution défavorable du prix du sucre au cours de ces prochaines années. Toutefois, des appréhensions sont exprimées, des planteurs de cannes craignant un prix inférieur à celui de 2012. Au cours de cette dernière année, le Syndicat des Sucres avait payé Rs 17 573 la tonne de sucre aux planteurs en indiquant qu’une somme de Rs 400 par tonne a été versée au gouvernement sous forme de financement pour la réforme du Cess.
À ce stade, des planteurs indiquent que pour la récolte de 2013, le prix de la tonne de sucre pourrait être de l’ordre de 16 500, soit 11% de moins que celui de 2012. De leur côté, des syndicalistes aguerris de l’industrie sucrière avancent que le prix FOB de la tonne de sucre en 2012 devait être de l’ordre de Rs 23 046, alors que très peu de détails ont transpiré quant au prix CIF.
« Devil in the details »
L’enjeu du prix de la tonne de sucre aux planteurs aura toute son importance au cours de 2014, les négociations entre les syndicats et le patronat abordant une étape délicate dans l’industrie sucrière. La bataille devra se jouer sur le terrain des conditions négociées par le Syndicat des Sucres avec Südzucker lors de la signature du Long Term Partnership Agreement version 2013. Les syndicalistes affûtent déjà leurs armes en vue de contester le prix annoncé par le Syndicat des Sucres pour la récolte de 2014, un facteur déterminant dans le déroulement des négociations salariales et de collective agreement à venir.
Tout semble indiquer que 2014 s’annoncera comme une année chaude car tout prix inférieur à Rs 17 000 la tonne de sucre sera contesté de manière véhémente par les syndicats, qui n’hésiteront à solliciter le ministère du Travail et des Relations industrielles pour un examen minutieux des comptes du Syndicat des Sucres et également une évaluation du « devil in the details » des arrangements convenus entre le Syndicat des Sucres et Südzucker.
Du côté du Syndicat des Sucres, l’on se dit conscient des difficultés avec la transformation du marché international du sucre et également les pressions qui se feront sentir sur les prix du sucre sur le marché international, surtout en prenant en considération les tendances qui se dessinent depuis la dernière conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui s’est tenue au début de décembre de l’année dernière à Bali en Indonésie. Dans cette perspective, le Syndicat des Sucres préconise la carte régionale, avec une participation plus active au niveau du Tripartite Free Trade Area regroupant la Southern African Development Community (SADC), la COMESA et l’EAC sur le dossier du sucre. « The Syndicate believes that in the context of a more liberalized global sugar market, the regional market will become an increasingly attractive outlet for its exports », fait-on comprendre fomellement du côté de la Plantation House.
Dans son dernier rapport annuel en date, le Syndicat des Sucre balise les perspectives pour les prochaines années à venir en faisant état des investissements massifs avec pour but de « shift its whole sugar production to added value consumption sugars while adopting a more logistics mode for its exports ».
Des consultations se poursuivent au niveau des membres du Syndicat des Sucres en vue d’adopter la meilleure stratégie pour sauvegarder les acquis de l’industrie cannière à Maurice. « The impending changes in its export market with the end of sugar and isoglucose quotas in the European Union in 2017, the unlimited access granted to non-LDC ACP suppliers as from 2015 and finally the Tariff Rate Quotas (TRQs) granted to third countries under different FTA agreements, are yet further challenges for Mauritius », note avec inquiétudes le Syndicat des Sucres.
Toujours au tableau des zones d’ombre, la nouvelle situation dans le port marquée par l’instabilité sur le plan des relations industrielles ayant des répercussions négatives sur la productivité est suivie avec inquiétudes. Pour cause, tout le contingent de sucre à l’exportation se fait par le truchement de conteneurs au lieu par les installations du vrac comme ce fut le cas jusqu’à tout récemment. La programmation de l’exportation des conteneurs de sucre est élaborée par le Syndicat des Sucres et tout délai au niveau portuaire pourrait se répercuter sur la compétitivité de l’industrie sucrière.
Au cours de l’exercice financier 2012-13, le Syndicat des Sucres a mobilisé quelque 17 600 Food Grade Containers pour honorer ses engagements envers quelque 300 clients dans le monde, sans oublier les 1 990 consignments de sucres spéciaux sous le programme de just-in-time delivery aux clients attitrés de l’industrie cannière.
Les principaux partenaires portuaires dans ces opérations sont Bagged Sugar Stirage and Distribution Co. Ltd. pour les besoins de stockage, Associated Container Services et le Mauritius Feeport Development pour les conteneurs et la Cargo Handling Corporation pour l’embarquement. « The effectiveness and effeciciency of the logistics adopted by Mauritius for export of its sugars are undoubtedly playing a critical role in the industry’s competitiveness. In this regard, the Syndicate has to emphasise the necessity for a reliable and efficient service at the port terminal », concède le Syndicat des Sucres.
Sur le plan purement local, les yeux resteront braqués sur deux sucreries se trouvant presque aux antipodes de l’île, soit Deep-River/Beau-Champ et Médine. Les procédures de centralisation sucrière de Deep-River/ Beau-Champ sur FUEL enclenchées depuis la fin de la dernière récolte sucrière doivent surmonter un dernier macadam avant d’être complétées.
Le cas de DRBC et Médine
Avec l’une des dernières centralisations sucrières d’envergure, la pierre d’achoppement s’articule autour du sort de la centrale thermique à bagasse et à charbon. Les consultations entre le groupe Alteo et le Central Electricity Board butent sur les conditions d’un Amended Power Purchase Agreement pour garantir la génération d’électricité all tear round à partir du charbon uniquement. L’échec de la centralisation de DRBC se traduira par des répercussions pour les employés de cette sucrerie en ce qui concerne les bénéfices liés au départ à la retraite volontaire sous le BluePrint on Centralisation et le spill-over politique à la veille des élections générales car DBRC se trouve dans une circonscription (N°10) jugée marginale.
Plus à l’ouest, des questions se posent quant à l’avenir de la sucrerie de Médine. Vers la fin de la dernière récolte sucrière et suite à panne technique à la power house, une partie des cannes récoltées sur le factory area de Médine ont été broyées dans d’autres sucreries. En ce début d’année, des employés et syndicalistes de l’industrie sucrière sont dans l’attente d’une confirmation officielle de la reprise des opérations pour 2014 avec le feu vert du ministère du Travail et des Relations industrielles au chapitre de la sécurité des équipements.
Ce problème vient se greffer sur les nouvelles orientations de cette compagnie sucrière. Il est un fait que, depuis ces dernières années, Médine s’est fixé un nouveau focus en reléguant au second plan les activités cannières au profit du land development tous azimuts. Avec la panne à la power house à la sucrerie, 2014 pourrait bien se transformer en une année charnière dans la complète transformation des activités économiques de Médine…