Notre invité de ce dimanche, 13 janvier, est Sudhir Sesungkur, ministre des Services financiers et de la Bonne Gouvernance depuis 2017. Dans cette interview, réalisée dans son bureau, jeudi dernier, M. Sesungkur répond à des questions sur son prédécesseur, son ministère et les services financiers. Dans le dernier volet, il répond à des questions de brûlante actualité politique.

Quand vous avez pris vos fonctions de ministre des Services financiers et de la Bonne Gouvernance, en 2017, vous avez déclaré avoir hérité d’un ministère à problèmes…

Quand je suis arrivé, j’ai débarqué dans un ministère Gestapo. Il était constitué d’une équipe d’une dizaine de personnes qui s’occupaient principalement de mettre des « likes » sur le compte Facebook de Bhadain, de faire sa promotion alors que lui-même faisait des enquêtes sur les ministres, espionnait les parlementaires et avait placé un de ses conseillers au sein du conseil d’administration de la FSC pour contrôler ses activités. Bhadain avait déclaré ne jamais avoir rencontré Alvaro Sobrinho. Or, selon le log book du ministère, Bhadain a reçu Sobrinho plusieurs fois et ils ont même fait des photos ensemble. Et je ne parle pas des dossiers Heritage City, Betamax, BAI et les autres scandales…

N’est-il pas un peu facile de dire ça aujourd’hui, alors qu’à l’époque vous faisiez partie de l’alliance gouvernementale, mieux du même parti que M. Bhadain : le MSM. A l’époque, la presse dénonçait les agissements du ministre Bhadain tous les jours et tous les jours le gouvernement dans son ensemble le défendait !

Ecoutez, à l’époque Sir Anerood était Premier ministre et Bhadain était son ministre préféré, avait sa totale confiance et carte blanche. On lui a fait confiance pour les dossiers Heritage City, BAI, etc.

Le gouvernement était naïf à ce point-là ! Personne ne vérifiait, ne contrôlait les affirmations, parfois délirantes, de M. Bhadain ?

Ce n’était pas une question de naïveté, mais de confiance. Tous les dossiers dont Bhadain s’est occupé ont été des faillites totales. Il a été en dessous de toutes les espérances et a été l’élément déstabilisateur du gouvernement. Dès mon entrée en fonctions, j’ai commencé à recevoir des appels des clients de la BAI pour réclamer le paiement promis par Bhadain, alors qu’il n’y avait pas d’argent dans les caisses et que vendre les actifs de la BAI allait prendre du temps, à moins de les vendre dans la précipitation.

Avec votre connaissance actuelle du dossier BAI, fallait-il, en 2015, liquider cette compagnie comme l’a fait le gouvernement à l’époque ?

Si j’avais été le ministre des Services financiers à l’époque, j’aurais pris une autre décision concernant la BAI. Il y avait une erreur fondamentale dans le raisonnement de Bhadain sur la BAI. Il pensait que la BAI était en banqueroute, mais que si l’on vendait les actifs de la compagnie, on pourrait rembourser ses dettes, c’est qui est un non-sens.

2018 a été marqué par la publication de deux rapports d’institutions financières africaines décrivant le secteur offshore mauricien comme une plate-forme pour l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent. Avez-vous réussi à rétablir les faits dans cette histoire ?

Nous avons réussi une transformation draconienne de l’image de Maurice. Nous avons contesté les conclusions des deux rapports que vous citez, avons fait les démarches pour demander les rectifications nécessaires dans les prochaines éditions. Nous avons beaucoup travaillé pour corriger cette mauvaise perception. Depuis, l’OCDE a validé notre système de contrôle. Nous sommes considérés, dans le classement Forbes, comme étant la première place en Afrique où l’on peut investir en toute sécurité, après l’Afrique du Sud et le Maroc. Dans le classement de la BM et du World Economic Forum nous avons amélioré notre positionnement. Je dis que le secteur financier mauricien a un bel avenir devant lui et que nous allons continuer notre croissance.

Autrement dit, nous-mêmes meilleurs !

Je dis tout simplement que contrairement à la perception négative que les Mauriciens ont de leur secteur financier, les institutions internationales pensent le contraire. Les Mauriciens oublient que l’arbre peut cacher la forêt, c’est-à-dire que le secteur financier est le secteur le plus porteur de l’économie mauricienne, celui qui a le plus de potentiel pour l’avenir en termes de création de richesses. Exemple simple : en 1982 nous n’avions pas de devises pour acheter du riz et de la farine, aujourd’hui nous avons des réserves en devises pour plus de douze mois. C’est le résultat du travail du secteur financier alors que d’autres piliers traditionnels de notre économie ont des difficultés ou sont en train de s’affaiblir.

Curieusement des observateurs ont souvent déploré que le gouvernement n’accorde pas suffisamment d’attention au secteur financier. Les mots ignorance et indifférence ont même été utilisés.

C’était le cas dans un passé récent avec mon prédécesseur qui passait son temps à faire des enquêtes et à se mettre à dos les opérateurs qu’ils menaçaient régulièrement. Il serait faux de dire que nous avons réglé tous les problèmes existant dans le secteur financier, mais il y a eu nette amélioration.

2018 a été marquée par l’affaire Sobrinho qui a démontré, entre autres, que le fonctionnement de la FSC laissait beaucoup à désirer, notamment dans la distribution des permis d’opération. Les permis d’opération de M. Sobrinho ont-ils été révoqués ?

Je ne m’ingère pas dans le fonctionnement de la FSC. Au contraire, si quelque chose ne fonctionne pas dans cette institution, je serai la première personne à le dire.

Convenez, tout de même, que des permis ont été attribués par la FSC à M. Sobrinho avec rapidité.

J’en conviens, mais il faut dire qu’à l’époque il y avait beaucoup d’ingérence dans ce dossier.

Vous n’avez pas répondu à une question précise : est-ce que ces permis attribués de manière bizarre à M. Sobrinho ont été révoqués ?

Il faut rappeler que Maurice est un Etat de droit où l’on ne peut pas, du jour au lendemain, révoquer des permis. Il nous faut suivre les procédures et les règlements.

Laissez-moi poser la question autrement. Est-ce qu’il y a des procédures enclenchées par le gouvernement pour mettre de l’ordre dans le dossier Sobrinho et prendre les mesures qui s’imposent ?

Bien sûr. Il y a une nette amélioration de la situation dans le renforcement des bases de la FSC, un changement dans la composition des membres de sa direction. Mais, je le redis, nous devons agir dans le cadre de la loi et suivre les procédures.

En 2018, vous avez reçu une claque magistrale au Parlement du député Reza Uteem qui a déclaré : « I am not prepared to put any question to a Minister who is under investigation for five cases of alleged offenses. » Un ministre de la Bonne Gouvernance peut-il faire l’objet d’enquêtes ?

Pour moi, Reza Uteem est bien loin d’être une référence depuis longtemps. Les affaires auxquelles on fait référence découlent d’un litige commercial entre deux anciens partenaires de business. Un litige antérieur à ma nomination comme ministre. Vous savez, comme moi, que dans le monde des affaires les litiges sont nombreux. J’ai moi aussi mis un cas en Cour contre mon ancien partenaire d’affaires et, d’après la loi, je suis innocent tant que la Cour n’a pas prononcé un jugement. Je suggère à M. Uteem d’aller regarder du côté de son parti et de ses partenaires d’affaires et dans certains de ses propres dossiers, avant de faire la leçon aux autres.

En novembre de l’année dernière, vous avez déclaré, lors d’une conférence internationale qu’on « ne peut pas tolérer l’inefficience des corps paraétatiques ». Ou finn découvert l’Amérique lor map ! C’est maintenant que vous vous rendez compte que certains corps paraétatiques sont loin d’être efficients ?

Je n’ai pas découvert l’Amérique. Pour réussir, pour avancer dans un monde de plus en plus compétitif, nous devons privilégier la culture de la bonne gouvernance et de l’efficacité. Nous devons changer, abandonner les vieilles méthodes et les règlements d’autrefois, aujourd’hui dépassés, et faire que les fonctionnaires comprennent que chaque roupie dépensée par le gouvernement doit l’être à bon escient. Sinon, nous allons au-devant de graves problèmes. Il faut en tenir compte et c’était le sens de ma déclaration.

Qui, pardonnez-moi de le dire, ne sert pas à grand-chose dans la mesure où le rapport de l’Audit épingle pratiquement tous les ministères et les corps paraétatiques, tous les ans sans que cela change quoi que ce soit…

Il existe une faiblesse dans le fonctionnement de l’Audit, qui établit un constat, après les faits, une fois par an. Il faudrait que le bureau de l’Audit puisse procéder à des « interim audits » tout au long de l’année dans les secteurs où les faiblesses de l’année précédentes ont été enregistrées. La bonne gouvernance peut se faire par la correction régulière des modes de fonctionnement des institutions.

Ce sont de beaux discours, certes. Mais qu’avez-vous fait de concret au ministère de la Bonne Gouvernance pour combattre l’inefficience au sein de la fonction publique ?

Nous avons une proposition de création d’un National Office for Good Governance, une institution qui va veiller à la pratique de la bonne gouvernance à tous les échelons de la machine gouvernementale.

Je ne suis pas votre logique : en novembre, vous dénoncez l’inefficience des corps paraétatiques et deux mois plus tard vous proposez la création d’un nouveau corps paraétatique !

Un expert a fait un rapport sur cette institution qui sera une première mondiale. Nous n’allons pas seulement veiller au bon fonctionnement des institutions publiques et former leurs employés à la bonne gouvernance, nous allons aussi étudier les faiblesses de nos institutions et de notre société, par exemple en termes de compétitivité, de productivité, et de culture.

En décembre, vous avez déclaré avoir demandé à l’Inde de nous accorder un délai avant la révocation du traité de double imposition, accepté par votre prédécesseur. Avec le recul quelle est votre analyse de ce traité ?

Une gaffe monumentale à tous les niveaux contre les intérêts du pays.

Je n’arrive toujours pas à comprendre une chose : quand M. Bhadain va négocier le traité en Inde, il est le négociateur et le porte-parole du gouvernement. Il ne part pas avec un dossier préparé par les techniciens et approuvé par le Conseil des ministres et des conditions très précises ?

Tout ce que je peux vous dire c’est qu’il a commis une gaffe monumentale, qu’il a négocié sans discuter avec les opérateurs, sans remettre en question les conditions. Nous avons demandé une extension du délai à l’Inde, parce que deux ans de transition pour un traité qui existe pendant vingt ans sont une période faible.

Vous pensez que le gouvernement indien va accepter votre requête ?

Je suis très confiant.

Mais vous le savez mieux que moi, dans le monde des affaires, surtout financier, les intérêts nationaux priment sur les relations amicales !

Vous avez raison, mais je suis très confiant. Je trouve la phase transition de deux ans très courte et j’ai demandé un délai de deux ans supplémentaires. Le Premier ministre va se rendre bientôt en Inde, il rencontrera le ministre des Finances indien et notre demande sera un des points principaux des discussions à l’ordre du jour.

Abordons le volet politique de cette interview. 2019 sera une année électorale et le premier cadeau a été donné, c’est l’éducation tertiaire partiellement gratuite. Il y aura beaucoup d’autres cadeaux comme ça, Monsieur le ministre de la Bonne gouvernance ?

Ce n’est pas un cadeau, mais comme l’a dit le Premier ministre, la poursuite de la réalisation de notre programme…

L’éducation tertiaire partiellement gratuite ne figurait pas au programme de Lalians Lepep !

Oui, mais cela fait partie des mesures que le gouvernement prend pour améliorer le sort de la population.

Pourquoi est-ce que cette mesure ne soulage que les étudiants qui sont dans les universités nationales et pas tous les Mauriciens qui fréquentent une institution tertiaire ?

Ce n’est que le début d’un plan. Les modalités de sa mise en place vont venir plus tard. Il n’y a rien qui empêche le gouvernement d’étendre demain ce plan aux autres étudiants. Il est clair que c’est un signal fort que le gouvernement envoie au pays pour faire savoir que pour lui l’éducation est une priorité, un moyen pour développer davantage notre pays.

Dans le « mind set » des politiciens mauriciens leur parti doit absolument faire une alliance avant d’aller aux élections. Avec quel parti auriez-vous souhaité que le MSM fasse une alliance ?

Depuis que je suis la politique, en 1982, il n’y a eu que deux alliances qui ont marché à Maurice et permis à un gouvernement d’aller jusqu’au bout de son mandat : l’alliance bleu, blanc, rouge de 1983 et l’alliance MSM/MMM de l’année 2000, qui ont donné de très bons résultats. C’est avec l’alliance bleu, blanc, rouge que nous avons créé le miracle économique. Ces deux alliances avaient un dénominateur commun : sa locomotive était le MSM. Moi, je vais me rallier à la décision de mon leader, Pravind Jugnauth.

C’est à vous que je pose la question suivante : laquelle de ces deux alliances « modèles » a votre préférence ?

Je pense personnellement que l’alliance la plus logique est MSM/MMM. Mais ce sera aussi l’alliance la plus difficile à réaliser.

Mais on dirait que vous avez oublié une autre alliance, celle du PTr/MMM de 1995.

Qui n’est pas allé au bout de son mandat. Je vous ai parlé des alliances qui ont le mieux marché. Celle de 2000 à 2005 est allée au bout de son mandat, a amené la stabilité et le progrès dans le pays.

Nous n’êtes pas pour que chaque parti aille seul aux élections ?

C’est impossible à Maurice. Une alliance se fait sur un programme, une équipe et des priorités. Comment pourrait-on faire une alliance avec des partis qui auraient eu des programmes différents, sinon opposés, et qui se seraient combattus pendant la campagne ? Si l’alliance après les élections était possible, on l’aurait déjà fait dans le passé.

Vous pensez qu’après tout ce qu’ils ont pu échanger comme « noms gâtés » au cours des dernières années, Paul Bérenger et Pravind Jugnauth — de ti crétin à dictateur — pourraient retravailler ensemble ?

Je vous ai déjà dit que l’alliance MSM/MMM sera la plus logique, mais la plus difficile à réaliser.

Vous pensez que les prochaines élections seront difficiles ?

Elles ne seront pas des élections comme en 2014, avec un raz-de-marée. Je pense qu’elles seront difficiles avec des résultats beaucoup plus serrés, parce qu’il n’y a plus de grandes différences idéologiques entre les partis politiques mauriciens.

Des observateurs disent que les gaffes du gouvernement sont en train de créer un boulevard pour le retour de Navin Ramgoolam et du PTr au pouvoir…

Je ne le crois pas. Je pense que ce sont les agents du PTr et les adversaires du gouvernement qui sont en train de répandre ces rumeurs. Je suis sur le terrain et je constate que nous ne sommes pas arrivés à une situation qui crée un sentiment de ras-le-bol total contre le gouvernement.

Etes-vous conscient qu’il y a beaucoup de mécontentements contre le gouvernement dans le pays pour diverses raisons ?

Cette situation a toujours existé, parce que de plus en plus de gens votent pour leur intérêt propre, pas celui de la communauté. Quand ils n’obtiennent rien du gouvernement en place, ils changent de camp, deviennent vos adversaires et aident à propager les rumeurs.

C’est ce qui se passe dans votre circonscription où l’on ne vous invite plus dans certaines fêtes ?

Je laisse courir les rumeurs et les articles de presse et je suis très confortable dans la circonscription où je suis né. J’y ai une bonne assise et une bonne réputation.

Vous avez également une autre réputation : celle d’être un ministre arrogant, qui claque les photographes, dont l’épouse maltraite les policiers et dont le fils a eu des problèmes au volant…

Vous avez oublié mon chien dans la liste ! Tout cela est un mélange de choses que l’on exploite contre moi. Je ne ferai pas de commentaire sur le photographe, puisqu’une enquête policière est en cours. Mais l’accusation contre ma femme a été rayée, et ça, on ne le dit pas. On s’est servi de mon fils pour essayer de m’atteindre. Aujourd’hui un politicien est exposé, ne peut plus ouvrir la bouche sans que ses propos ne soient déformés et qu’il ne soit attaqué, sali et qu’on l’accuse de toutes sortes de choses.

Est-ce que ces accusations vous affectent ?

Elles m’ont affecté au départ, mais c’est fini parce que j’ai développé une résistance à ces attaques, qui trouvent toujours une place dans la presse où j’ai l’impression qu’on ne n’aime pas beaucoup. Je ne dis pas qu’il ne faut pas me critiquer, mais je demande qu’on vérifie les faits avant de les rendre publics.

Dernière question : si la semaine prochaine le Privy Council donne tort à Pravind Jugnauth, que va-t-il se passer au gouvernement ?

Je pense que, quel que soit le cas de figure, et Pravind Jugnauth et le MSM en sortiront grandis. Il ne faut pas oublier qu’après le verdict de la Cour intermédiaire, Pravind Jugnauth a montré qu’il était un homme de principe en soumettant sa démission comme ministre. Dans l’affaire Med-point, il n’a fait qu’exécuter une décision du gouvernement dirigé alors par Navin Ramgoolam, et complété une procédure administrative. Je suis persuadé qu’il passera ce cap.

Vous venez de rappeler qu’après le jugement de la Cour intermédiaire, Pravind Jugnauth avait démissionné. Si jamais il perdait devant le Privy Council devrait-il démissionner ?

Quand nous arriverons à la rivière, we will cross the bridge.