Pendaisons, sauts dans le vide… Pas moins de 102 cas ont ainsi été recensés l’an dernier, même si l’on ne sait exactement combien d’entre eux concernent les 15 à 24 ans. Travailleurs sociaux et responsables de structures destinées à aider les personnes en détresse tirent la sonnette d’alarme. Car les cas de suicide sont, selon eux, « révélateurs d’un profond mal-vivre, un mal être qui les pousse à commettre l’irréparable ».
« Poussés à bout, nos jeunes – fragiles et fragilisés par un environnement qui n’est pas du tout propice à ce qu’ils expriment, ou qui ventile leurs craintes et appréhensions –, commettent l’irréparable ! » Tel est le cruel constat que portent les travailleurs sociaux et les responsables de structures destinées à venir en aide aux personnes en détresse morale et affective, dont font partie de nombreux jeunes.
Mala Bonomaully, présidente de Befrienders – une Ong qui mise sur la prévention et offre une écoute des problèmes des personnes vulnérables,  susceptibles de se suicider –, est catégorique : « De nos jours, les jeunes n’ont plus personne vers qui se tourner pour parler de ce qui les préoccupe. » Et les problèmes ne manquent pas : « C’est affolant de savoir combien de jeunes vivent hantés par des traumatismes tels que l’inceste, le viol et les attouchements. Comme ce sont des sujets très délicats, ils ne peuvent en parler qu’avec des personnes de confiance. Mais si ni maman ni papa ni aucun autre proche n’est accessible, voire si ce problème est justement lié à ces personnes, le jeune n’a aucune écoute ! Du coup, il se retrouve sans personne à qui s’adresser… »
Résultat, continue Mala Bonomaully : « Ce jeune se renferme davantage sur lui-même. Le mal dont il souffre le ronge graduellement, tellement qu’il en est littéralement bouffé ! » L’adolescent ou l’enfant, explique notre interlocutrice, change alors de comportement. « Il donne des ’warning signs’. Il se néglige, ne soigne pas sa tenue, change d’habitudes alimentaires, dort mal, arrête de fréquenter ses amis… » La spirale destructrice est alors déjà enclenchée. « La personne vit très mal son problème, poursuit la présidente de Befrienders. Et elle ne peut pas compter sur ses amis. Aujourd’hui, les jeunes n’ont pas d’amis mais ont des ‘copains’, des amitiés très éphémères. Tout est temporaire dans leur vie. Ces ‘copains’ ou ‘copines’ sont là un jour, mais, le lendemain, sont avec d’autres… Le jeune n’a donc personne à qui se confier. Et si toutefois il trouve quelqu’un de son âge à qui confier ses problèmes, relève Poubarlanaden Appavoo, responsable d’une unité de Life Skills Education au ministère de la Jeunesse et des Sports, cet ami est tout aussi ignorant que lui et ne lui donnera certainement pas de bons conseils !»
Dix tentatives pour un suicide
Le manque de communication et d’écoute, l’inexistence du dialogue, « tant de la part des parents que des autres acteurs intervenant dans la vie des jeunes, comme les enseignants », relèvent M. Bonomaully et Mariam Gopaul, consultante, sont criants. « Personne ne veut mourir ! Ceux qui optent pour le suicide non plus ne veulent pas mourir. Ils veulent simplement ne plus avoir de problèmes. Et ils pensent pouvoir en finir avec ces problèmes en s’ôtant la vie », rappelle Haymant Ramgobin, officer in charge de LifePlus, structure d’écoute et d’intervention du ministère de la Sécurité sociale.
« Le mal-être chez nos jeunes, qu’ils aient 10 ou 25 ans, est propre à tous, et dans tous les milieux, précise M. Gopaul. Qu’un jeune se tue ou qu’il recherche de l’affection auprès d’un adulte de plus de cinq fois son âge traduit un profond mal-être. Ce manque d’affection, de tendresse et d’amour, le jeune tente de le combler à sa manière… Mais très souvent, il n’y arrive pas. Et c’est là que commence la déprime. »
Citant le rapport Risk and Protective Factors Associated with Suicide in Mauritius, publié en 2005 par le MIH, Imran Dhannoo, travailleur social ayant écouté les problèmes de nombreux jeunes, explique que « 59% des personnes ayant fait des tentatives de suicide ont expliqué avoir été poussées par des raisons affectives et émotives. » Il continue : « Chez les jeunes, on constate que plus ils grandissent, plus leur fragilité émotive s’accroît. Ce qui se traduit parfois par une sexualité précoce, des fugues, des tentatives de suicide à un âge tendre, soldés par des échecs, et d’autres qui, malheureusement, n’en reviennent pas. »
Selon les études menées dans le monde entier, retiennent nos interlocuteurs, « pour chaque cas de suicide où la personne n’en réchappe pas, il y a dix autres tentatives derrière. » D’où la priorité d’en parler, selon Mala Bonomaully. « Toutes nos activités, nos sessions de travail et nos interventions, que ce soient dans les collèges où nous sommes admis, dans les clubs, les associations ou autres lieux où Befrienders est invitée, nous mettons l’accent sur le besoin d’en parler. De venir de l’avant et exprimer son mal. En toute confidentialité, bien entendu. Nous respectons ce que les personnes vivent et, surtout, très important, nous ne sommes jamais moralisateurs et ne portons pas de jugement. » La présidente de Befrienders rappelle : « Commencer par en parler, c’est faire un pas contre le suicide. » Sam Lauthan, qui intervient aussi souvent auprès des jeunes via les établissements scolaires, souligne pour sa part : « Trop souvent, le jeune en détresse trouve autour de lui des parents ou des proches qui vont lui prêcher la morale ou qui vont le contraindre à se tourner vers la religion, sans autre alternative. C’est là que le jeune perd espoir et finit par préférer la mort… »
Nos interlocuteurs sont unanimes : « Le suicide n’est pas une solution. Mais, surtout, il peut être prévenu. Il suffit d’être à l’écoute et attentif. Si chacun fait un peu attention à l’autre, on peut éviter des drames et de la peine aux familles. »
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15 à 24 ans : les plus vulnérables
D’un rapport publié en 2005 par le Mauritius Institute of Health (MIH), le Risk and Protective Factors Associated with Suicide, dans le cadre d’une étude menée entre juin 2001 et juin 2003 auprès de 400 Mauriciens âgés de 10 à 40 ans et concernant les tentatives de suicide, il ressort que la moitié du nombre est âgé entre 15 et 24 ans. « Ce chiffre revient également en ce qu’il s’agit de ceux qui sont les plus touchés couramment par la drogue et le sida », relève Imran Dhannoo avant d’ajouter : « Cela témoigne du fait qu’à ces âges-là, les Mauriciens sont plus vulnérables aux dangers qui les entourent ! » Le même rapport du MIH mentionne aussi que 60% des tentatives de suicide viennent de personnes vivant en zones rurales.
Quant aux raisons poussant à commettre l’irréparable, 31,3% évoquent des disputes familiales, 27,8% des déceptions amoureuses, 13,3% sont des femmes battues et 6,5% ont des problèmes d’ordre financier. Mais 4,9% résultent également de l’abus d’alcool, 4,6% parce qu’ils ne trouvent pas de travail, 3,3% veulent simplement en finir avec leurs problèmes, 2,4% en raison de mauvaises notes aux examens et, enfin, 1,3% parce qu’ils ont attrapé le sida.
Concernant les méthodes utilisées pour se donner la mort, l’étude relève que 54% ont eu recours aux poisons et autres substances toxiques, tandis que 38% ont fait des « overdose » de drogues et autres médicaments et 2% ont choisi la pendaison. Même pourcentage pour ceux s’étant ouvert les veines et jetés dans le vide et, enfin, 1% se sont immolés et 1% encore ont choisi la noyade.
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102 cas en 2011
Selon les chiffres compilés par l’unité LifePlus (ancienne Suicide Prevention Unit) du ministère de la Sécurité sociale, avec le concours des autorités (notamment la police), la tendance s’établit comme suit :
2005 : 99 cas
2006 : 97 cas
2007 : 95 cas
2008 : 84 cas
2009 : 83 cas
2010 : 80 cas
2011 : 102 cas
Ces chiffres comprennent tous les cas recensés, toutes tranches d’âges confondues, et concernant les deux sexes. Ce qui amène Haymant Ramgobin, officer in charge de LifePlus, à observer qu’il « y a une certaine stabilité s’agissant du nombre au fil des années ». Mais attention, prévient-il, « cela ne veut pas dire pour autant que l’on ne s’investit pas à fond dans la prévention et l’intervention, qui sont nos deux axes principaux. » M. Ramgobin fait aussi remarquer : « Comparativement à d’autres pays, où la prévalence en terme de suicide est très alarmante, frisant les 40%, à Maurice, on peut noter que celle-ci est d’environ 7 ou 8%. » Et, encore une fois, souligne notre interlocuteur, « ce n’est pas une raison pour penser qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter ou de ne pas réagir ». LifePlus, de ce fait, « intervient aussi souvent que possible, que ce soit dans les centres communautaires, les écoles ou les lieux de travail… », explique H. Ramgobin.
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Warning signs
L’Ong Befrienders et LifePlus tiennent à rappeler que les signes avant-coureurs, communément appelés les « warning signs », ne sont pas difficilement détectables auprès de ceux et celles qui nous entourent. Ces symptômes sont notamment :
— Déprime ou tristesse quasi permanente ;
— Sentiment de désespoir traduit et exprimé ;
— Tendance à s’isoler de la famille et des amis ;
— Habitudes changeantes de sommeil : sommeil trop court ou trop long ;
— Habitudes alimentaires changeantes : soudaine perte ou gain de poids ;
— Écriture de poèmes ayant trait à la mort ;
— Réactions impulsives ;
— Perte d’intérêt dans presque tout ;
— Don de ses biens personnels tenant pourtant à coeur ;
— Rédaction d’un testament ;
— Perte du sens de l’humour ;
— Irritation fréquente ;
— Négligence vestimentaire et de l’apparence ;
— Perte de l’estime de soi.
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Où chercher de l’aide ?
Les deux principales structures d’aide et d’écoute, LifePlus et l’ong Befrienders, offrent des services 24/24h tous les jours de la semaine.
Pour ce qui est de LifePlus, les numéros d’appel sont le 188 (ligne terrestre) et le 466-5310 (pour les portables). « Les appels sont gratuits et totalement confidentiels. Notre service d’écoute est fonctionnel du lundi au vendredi de 9 à 16h. Et la hotline est évidemment ouverte en permanence », rappelle H. Ramgobin. La structure offre aussi une adresse courriel: lifeplus@mail.gov.mu ainsi qu’un site internet www.lifeplus.gov.mu. La page abrite également un service conseil via un chat room.
Befrienders offre pour sa part un service d’écoute permanent sur le 800-9393. « Tous les appels sont totalement anonymes, rappelle Mala Bonomaully, la directrice. De surcroît, nous offrons une écoute sans jugement ni commentaire. Nous sommes pleinement conscients de l’importance que cela a pour la personne qui appelle et qui souhaite faire part de ses soucis. » Befrienders (Mauritius) est également joignable via le courriel : befriendersmauritius@gmail.com
Les locaux de Befrienders se trouvent à Beau-Bassin et l’ong offre aussi des rencontres en face-à-face avec ses bénévoles et animateurs à ceux qui sont intéressés.
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Le mal-être
« Un jeune de 11 ans d’aujourd’hui est comparable à un jeune de 15 ans d’il y a une dizaine d’années, estime Mala Bonomaully. Les choses, le contexte ont changé. Les jeunes d’aujourd’hui sont bien émancipés. Cependant, le ‘coping capacity’ ne suit pas… » Imran Dhannoo abonde dans le même sens : « Nos jeunes n’ont pas les mêmes compétences sociales qu’il y a quelques années. Par cela, on entend qu’ils n’ont pas reçu l’encadrement et la prise en charge adéquates pour les préparer aux problèmes. » Résultat : « Le moindre petit ennui devient un obstacle insurmontable. Quand ils tombent amoureux et que cela ne marche pas, le jeune se dit que ce n’est plus la peine de continuer à vivre. Pour lui, son monde s’écroule », explique M. Bonomaully. Elle ajoute : « Pourquoi le jeune attache-t-il autant d’importance à une relation amoureuse ? C’est sa quête d’affection qui l’y conduit. Il a tellement manqué d’amour au sein de son foyer que quand il rencontre une âme soeur, il ne se prépare pas à un flirt ou une amourette. Et quand cela foire, c’est tout qui part en vrille ! »
Les amitiés, les sorties, note encore Mme Bonomaully, « ce sont des prétextes pour fumer une cigarette ou un joint, de boire de l’alcool… Graduellement, que remarque-t-on ? Ces jeunes n’ont plus de liens avec les humains autour d’eux. Leurs seules connexions passent par Facebook, qui est virtuel. Et ceux qu’ils fréquentent, ce sont des amis d’un soir. »
« Il y a une vingtaine d’années, la situation n’était pas la même, termine Haymant Ramgobin de LifePlus. De nos jours, que ce soit aux arrêts d’autobus, dans les églises, à l’école ou dans la rue, partout où on voit les jeunes, leur comportement nous pousse à comprendre qu’ils vivent mal. Qu’ils sont à la recherche de l’amour, une denrée devenue très rare dans notre société actuelle. Les valeurs profondes ne leur ont pas été inculquées. Ce qui explique leurs ‘functionnal disability’. »
L’unité de P. Appavoo, du ministère de la Jeunesse et des Sports, vient pallier cela partiellement. En effet, les dix modules de Life Skills Education que dispense cette unité aux jeunes via les clubs de jeunesse, les centres communautaires et autres, « sont destinés à éveiller chez les jeunes leurs aptitudes diverses ». Le module comprend des aspects tels que l’estime de soi, l’importance des valeurs, les stéréotypes à éviter, mais aussi à se fixer des objectifs, prendre des décisions, ou encore comment aborder sa sexualité, les risques des maladies sexuellement transmissibles, comment parler aux autres… « Au fil des dix modules, ajoute M. Appavoo, les jeunes sortent de leur silence et, à la fin, ils sont très contents d’avoir bénéficié de ce soutien. »
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Prévention et intervention
Mala Bonomaully rappelle : « Beaucoup de personnes sont très vulnérables et en détresse. L’une des recommandations que nous faisons, surtout aux média, c’est de ne pas donner les détails minutieux des procédés de suicide quand ils traitent les informations. Et cela pour deux raisons : par respect pour la famille de la victime et, très important, parce que cela donne des idées à d’autres qui tentent la même chose ! Nous avons plusieurs cas de personnes ayant fait des tentatives qui avouent s’être dit, après avoir lu des détails sur un suicide dans un journal, ‘moi aussi j’ai les mêmes problèmes que cette personne.‘ Et de copier… »
De son côté, Lifeplus axe ses interventions sur plusieurs plans. « Nous avons d’abord une définition d’une vie saine, d’une hygiène de vie, du ‘stress management’ », explique H. Ramgobin. LifePlus travaille de concert avec « plusieurs partenaires de l’état, les différents ministères, mais aussi la prison et les services publics, comme les pompiers ».