« O Mort, où est ta victoire ?
Où est la morsure de ton aiguillon ? »
St. Paul, 1re Épître aux Corinthiens, 15, 51-58.
Quelle est cette ‘morsure’ qui imprime son empreinte dans le suicide d’un enfant, d’un jeune ? Comment y répondre, vivre avec et prévenir une telle tragédie ?
Nous connaissons depuis peu à Maurice une série de suicides d’enfants et de jeunes (17 suicides en janvier et février). En France, en l’espace de dix mois, cinq cadavres de jeunes ont été repêchés dans le fleuve qui traverse la ville de Bordeaux. Le dernier en date remonte au mercredi soir 9 mai où le corps d’un jeune, âgé de 25 ans, a été retrouvé dans le fleuve. Le jeune homme était porté disparu fin avril après une soirée entre amis. Source de psychose parmi les jeunes et adultes, cette série de drames serait liée, selon les autorités, à la consommation d’alcool.
Mal-être de notre société mauricienne trop vite engagée dans des mutations profondes et engluée dans des dysfonctionnements institutionnels, le diagnostic est connu de longue date. Ce dont on parle moins, ce sont les effets sur les enfants et les jeunes. Société de manque, de rareté au niveau matériel et de sacrifice pour l’acquisition d’un minimum de confort, en une génération, pour beaucoup de familles, la transmission aux plus jeunes se fait désormais sur le mode de la compensation, d’évitement de la souffrance et du manque. A trop protéger, préserver, nous avons basculé vite, trop vite sur la négation de l’apprentissage à différer, des efforts à fournir et de la patience à construire, en amour, en famille, en tout type de relations et de liens sociaux. Décalages entre le développement des émotions et l’exposition via internet à des informations insuffisamment digérées, précocité des pratiques sexuelles, turbulences de la vie amoureuse, vexations par les pairs, chantages à l’amour et aux gratifications, dépressions, fracture de la communication entre générations, pression et immaturité dans la compétition malsaine des performances scolaires, alcoolisme et tabagisme, etc. La liste est longue de la difficulté à vivre des jeunes d’aujourd’hui. Pas tous heureusement mais pour bon nombre d’entre eux, laissés sur le bord de la route, sous une apparence lisse de jeunes « in » ou « tendance », combien de souffrances cachées, enfouies pour ne pas perdre la face et faire perdre celle de sa famille. Familles, je vous aime, familles je vous hais. Qui oserait le dire et en assumer les conséquences de devenir paria ? Le coeur saigne et il suffit d’une simple petite fracture, d’un moment de détresse et tout bascule.
La réalité du suicide des enfants et des jeunes pourrait être pire que ce que nous pensons. Car devant l’horreur que représente un suicide d’enfant (pendaison récente d’un enfant de 11 ans) ou de jeunes, la force du tabou conduirait à interpréter un certain nombre de passages à l’acte comme des « accidents ». Or, dit Boris Cyrulnik (1), « l’accident n’est pas accidentel lorsqu’une conduite le rend probable. Se pencher par la fenêtre, traverser la rue en courant, sauter d’un autobus qui roule à vive allure, plonger dans le tourbillon d’un courant » sont autant de signaux, de mises en danger volontaires qui sont vues à tort comme de l’inconscience. Les enfants d’aujourd’hui, qui « souffrent moins matériellement », pensent plus à la mort, au néant. Influence des jeux violents, diront certains. Au-delà, c’est toute une approche de la vie, de ce qui confère sens et valeur qui disparaît. Et rien, pas encore, ne la remplace dans ses fondements.
Une impulsion de mort plus qu’un désir de mort
Différent de celui de l’adulte, le suicide des jeunes est aussi différent de celui des enfants chez lesquels la réversibilité de l’acte peut ne pas être bien intériorisée. Et les mécanismes de passage à l’acte sont différents. L’impulsion, plus que le désir et la réflexion : un rien peut sauver, un rien peut faire basculer. C’est ce qui ébranle nos certitudes et nous interpelle profondément. Et nous rend vulnérables devant ce risque diffus qui, de ténu, peut facilement prendre des proportions hors du commun. Car il n’existe aucune balise acceptée pour que l’enfant, le jeune reconnaisse son mal-être, sa souffrance et puisse en faire part. Sans vexer, sans culpabiliser, sans jeter le trouble dans une famille surtout quand celle-ci se perçoit comme une famille « bien », reconnue, respectée. Ça peut arriver à n’importe quel jeune, à n’importe quelle famille. L’époque est d’une grande fragilité.
Nous qui avons escamoté la souffrance à l’enfant, au jeune hormis l’injonction de bien travailler à l’école, comment pouvons-nous diriger nos regards, notre tendresse vers une souffrance qui déborde le purement scolaire ? Nous qui avons nié la réalité émotionnelle, relationnelle, amoureuse des jeunes, comment reconnaître des blessures, de ces petites égratignures de la vie qui s’infectent et empoisonnent le coeur ? Nous qui avons voulu combler notre manque d’amour par le matériel, comment aujourd’hui reprendre le chemin avec les jeunes en parlant de carences et de Nons qui structurent ? Comment leur parler de la nécessaire solitude qui, assumée, rend forts ? Nous qui fuyons notre propre réalité et détestons notre propre finitude.
« Rien n’est resté de lui qu’un nom, un vain nuage,
Un souvenir, un songe, une invisible image.
Adieu, fragile enfant échappé de nos bras »
André Chénier