Quatre-vingts en 2010, 89 l’année suivante, et 17 à fin février de cette année. Les chiffres des décès par suicide enregistrés à Maurice sont alarmants. Des 17 cas recensés depuis le début de 2012, il est difficile de faire abstraction de la fin tragique de deux mineurs (11 et 16 ans). Leur mort a choqué, mais il ne s’agirait que du sommet de l’iceberg. Il y aurait en effet un “rajeunissement” des personnes qui se suicident, si l’on en croit des personnes travaillant dans le secteur de la prévention.
Les raisons menant un jeune au suicide sont multiples. Selon Nicolas Soopramanien, psychologue clinicien et membre de la Société des professionnels en psychologie-Île Maurice, et Mala Bonomaully, présidente de l’association Befrienders (Mauritius), nos jeunes souffriraient de trop de pression, particulièrement au niveau des études. De plus, l’adolescence est souvent un moment délicat que certains ont du mal à vivre ou à gérer.
Nicolas Soopramanien précise que la dépression est une étape “normale” des phases de l’adolescence. “C’est l’étape où le jeune se cherche pour trouver sa propre identité et passe donc par des moments de remises en question. Il subit parfois la pression de ses pairs, qui l’incitent à agir comme eux, afin de faire partie de leur cercle d’amis. Ou pour ne pas être la risée des autres en adoptant une attitude ou un comportement différent.”
À cette pression s’ajoute souvent celle des études, exercée pas les parents. Pour ces derniers, il est important que leur enfant donne le meilleur de lui-même pour faire la fierté de la famille. “En poussant un enfant à être LE meilleur, on ne véhicule pas forcément de bonnes valeurs”, soutient Nicolas Soopramanien.
Rajeunissement.
La présidente de Befrienders s’attarde pour sa part sur le rajeunissement constaté dans les cas de personnes qui se suicident : “Cela arrive de plus en plus à un jeune âge.” Avec la course pour “un bon collège”, les enfants n’ont plus le temps de jouer et ne vivent pas pleinement leur vie. Les leçons particulières et le fait que les parents poussent leur progéniture à figurer parmi “l’élite” y sont pour beaucoup. “Il est traumatisant pour un enfant de ne pas pouvoir faire plaisir à ses proches et répondre à leurs attentes”, dit-elle.
Un avis que partage Emilie Duval, docteur en psychologie, psychologue clinicienne et thérapeute cognitive et comportementale. Elle estime que l’échec scolaire, l’expulsion de l’école ou encore les pressions subies pour réussir sur le plan académique font partie des raisons qui peuvent mener au suicide. Elle évoque aussi d’autres facteurs vécus au cours de l’enfance, comme la perte d’un parent, les abus physiques et/ou sexuels, et la négligence. Emilie Duval parle encore d’un suicide antérieur dans la famille, du divorce des parents, de l’accès facile aux moyens, d’un conflit sérieux avec un membre de la famille, et même de l’imitation ou la “contagion” des comportements suicidaires. La perception d’un rejet par la famille, ses pairs, ou un événement où le jeune s’est senti humilié peuvent également pousser celui-ci à commettre l’irréparable.
Ibrahim Sheik-Yousouf, ancien président de l’association Befrienders (Mauritius), note de son côté que certains jeunes sont “invisibles” au sein de leur propre famille, ce qui fait qu’ils ont du mal à communiquer ou à s’exprimer. “Avant, c’était pour des affaires de coeur que les gens se suicidaient. De nos jours, les raisons sont multiples et, de plus, il y a un rajeunissement du phénomène. C’est inquiétant.”
Les signes.
Avant de passer à l’acte, dans la majeure partie des cas, la personne donne des signes de son intention. Signes qu’il faut savoir décoder, soulignent nos interlocuteurs. Le suicide peut ainsi être prévenu : il suffit d’être attentif à tout changement d’attitude ou de comportement, et bien comprendre le sens de certains propos.
“Le suicide est le résultat d’un processus qui est presque toujours observable”, souligne Emilie Duval. Des paroles comme “c’est la dernière fois que vous me voyez” ne sont pas à prendre à la légère, ajoute Nicolas Soopramanien. Tout comme des déclarations du genre “la vie ne vaut pas la peine…”, selon Mala Bonomaully. Emilie Duval recommande de faire attention à des messages “indirects” tels que “bientôt, je vais avoir la paix”, “je suis inutile”, “je le trouve courageux de s’être suicidé”, ou “vous seriez mieux sans moi”. Parmi d’autres signes à ne pas négliger : la boulimie, l’anorexie ou encore le fait de faire don de ses effets personnels. Dans de pareils cas de figure, un soutien, une présence, une écoute, peuvent être salutaires. “Il faut être attentif à ce genre d’attitude et essayer d’aider. Il faut arrêter d’être indifférent”, insiste la présidente de Befrienders (Mauritius).
Encadrement.
Pour venir en aide aux personnes que l’on estime suicidaires, on peut les référer à des instances ou des organisations susceptibles de leur apporter un encadrement adéquat (voir hors-texte). Comme le souligne Mala Bonomaully, “il est important de pouvoir encadrer la personne concernée, jeune ou adulte, et l’aider à se confier à quelqu’un pour avoir un soutien. C’est ce dont les gens ont besoin pour avancer”. Nicolas Soopramanien explique que si une personne est en phase de dépression, il faut savoir être à son écoute et lui faire sentir qu’elle est aimée : “Dire simplement qu’il ou elle va s’en sortir ne suffit pas. Il faut changer de discours. Il faut aussi revoir les valeurs familiales, faire de la place au dialogue et à la bonne entente”.
À aucun moment, le suicide ne doit constituer un sujet tabou. C’est, au contraire, le fait de ne pas en parler qui va inciter une personne à passer à l’acte, expliquent unanimement nos interlocuteurs.
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Services d’aide
Deux services sont disponibles à Maurice pour les personnes ayant des pensées suicidaires. Tout d’abord, l’association Befrienders, qui peut être contactée tous les jours, de 9h à 21h, au 800-9393 (appel gratuit).
Le public a aussi accès au service Life Plus (hotline : 188) du ministère de la Sécurité sociale, qui opère 24/24, sous l’égide de la Suicide Prevention Unit. Pour ceux qui ont accès à internet, il est possible de communiquer par mail, à l’adresse lifeplus@mail.gov.mu, ou par chat (de 9h à 16h) sur le site http://www.gov.mu/portal/sites/suicideprevention/index.htm.
Les deux organisations assurent la confidentialité de leurs services.
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Statistiques
2007 : 127 cas de suicide et 921 tentatives
2008 : 84 cas de suicide et 1,008 tentatives
2009 : 115 cas de suicide et 906 tentatives
2010 : 80 cas de suicide et 391 tentatives
2011 : 89 cas de suicide et 467 tentatives
2012 : 17 cas de suicide et 71 tentatives (janvier et février)