Le suicide de l’ex-étudiante de l’Hindu Girls’ College, Mahima Joory, âgée de 13 ans, survenu le mercredi 10 septembre, est « très révélateur », concèdent, d’une même voix, le sociologue Ibrahim Koodoruth et la pédagogue Mariam Gopaul. Tous deux soutiennent que « les raisons qui ont poussé cette toute jeune fille à commettre l’irréparable sont la somme d’une série de dysfonctionnements ». Pour I. Koodoruth, « il est clair que cette jeune fille n’a trouvé d’attention ni auprès de la structure éducative qu’est le collège, ni auprès de la cellule familiale », ajoutant : « Autrement dit, le système a clairement failli ! »
D’entrée de jeu, Ibrahim Koodoruth, sociologue et chargé de cours à l’Université de Maurice, donne le la : « Au sein d’une cellule éducative, prenons le cas d’un collège ou d’une université, se permet-on de traiter des étudiants coMme des commodités ? Sont-ils des anonymes ? Ne doivent-ils et ne méritent-ils pas une attention particulière et individuelle ? Du fait justement que nous avons affaire là à des individualités et des spécificités uniques. » Notre interlocuteur poursuit : « Au collège davantage qu’à l’université, chaque étudiant réclame, d’une certaine manière, une approche et un encadrement adéquats. Je ne dis pas qu’il faut pour autant “dote on” chaque étudiant à profusion et tomber dans une autre extrême, cette fois. Non. Pour autant, il suffit de donner à chaque étudiant un certain temps d’écoute et d’expression. C’est le rôle de l’enseignant, de l’éducateur, mais aussi de tout personnel engagé dans la structure éducative. Puisque nous avons affaire à des êtres humains encore vulnérables et qui se développent, qui ont une certaine fragilité et qui ont besoin de cet accompagnement pour s’épanouir. » Le sociologue ne cache pas qu’à son niveau, « avec mes étudiants des différentes promotions, nous avons ce type de relations », précisant que « c’est ce qui aide à forger ces jeunes et les amener à mieux identifier leurs attentes ».
De fait, dit M. Koodoruth, « il semble clair que dans son cas, la petite Mahima n’a eu droit à aucune écoute autour d’elle… » Et d’ajouter : « Si, après l’incident allégué au collège, elle n’en a parlé à personne, ni même aux siens en rentrant à la maison, c’est que cette enfant s’est retrouvée très esseulée; poussée dans ses derniers retranchements. » Ce qui amène le sociologue à déclarer : « Si le système éducatif, donc représenté ici par le collège, et la cellule familiale n’ont pu déceler les signes de détresse de cette jeune fille, et qu’elle a fini par s’ôter la vie, c’est une preuve que notre système ne fonctionne plus ! Qu’il a failli ! »
Son de cloche identique de la part de la pédagogue et chargée de cours du Charles Telfair Institute (CTI), Mariam Gopaul : « On ne cesse de le dire et de le répéter : nos jeunes sont de plus en plus démunis et livrés à eux-mêmes. Et incidemment, ils deviennent plus fragiles que les jeunes de trois ou quatre générations d’aujourd’hui. Inexorablement, au moindre petit problème, ils perdent la boule… »
“Peer Counsellors”
La pédagogue élabore : « Que ce soit à la maison ou dans un environnement scolaire, la plupart de nos jeunes évoluent dans un vacuum total ! Les parents ne sont pratiquement jamais présents pour les écouter, trop pris par leurs propres obligations sociales avec le travail d’une part, et les devoirs domestiques de l’autre. Quand ils arrivent à l’école ou au collège, le même schéma se répète : les enseignants n’ont pas le temps de les écouter, trop pris par leurs responsabilités académiques, pour terminer le cursus scolaire, pris dans la course aux bourses et résultats, et aussi, il convient de le souligner, parce que de nombreuses jeunes recrues n’ont pas une bonne formation en termes de disponibilité psychologique et sociologique, pouvant offrir à ces jeunes un espace d’écoute adéquat ! » (Voir plus loin)
Rappelant que « ces graves dysfonctionnements dans notre société ne datent pas d’hier » et que « cela fait des années maintenant que nous tirons toutes les sonnettes d’alarme existantes pour ne pas que de petites Mahima se donnent la mort, en vain », I. Koodoruth soutient qu’à chaque fois qu’il y a un incident, ou une mort, comme cette fois, « on prend des décisions comme si c’était pour panser une plaie ». Et de préciser : « Mais uniquement dans l’immédiat. Rien n’est fait avec une réflexion derrière, un projet, un plan pour se projeter dans l’avenir ! Nous n’irons pas bien loin de cette manière. » Il cite, à cet effet, « ce que j’appelle des “delayint tactics” du ministre de l’Éducation, quand il évoque qu’il doit y avoir des enquêtes pour faire la lumière et, ensuite, prendre des sanctions ou des mesures ». Et d’ajouter : « Je pense que dans de tels cas d’urgence, comme suivant le suicide de cette enfant, le ou les personnes pointée(s) du doigt doivent immédiatement être relevées de leurs fonctions, et ce afin de donner un signal fort et positif qu’un travail est enclenché ! » Et, en parallèle, ajoute notre interlocuteur, « prendre le temps avec les compétences et les prestataires requis, de travailler sur des projets pour savoir comment résoudre nos problèmes… “in the long run” et pas que dans l’immédiat ».
D’où la proposition, une nouvelle fois formulée par M. Gopaul, qui avait collaboré au rapport réalisé et publié par l’Observatoire des Droits des Enfants de l’océan Indien (ODEROI) il y a quelques années, de son côté, « de former des “peer counsellors”, soit des jeunes eux-mêmes, pour identifier et déceler des signes et des symptômes évidents de dysfonctionnements dans les comportements des autres jeunes ». Et de rappeler : « Les enseignants et le personnel para-enseignant, de même que les parents, doivent être mieux formés pour mieux parvenir à reconnaître des signes et des signaux de détresse de nos jeunes. Mais le meilleur “safety net” que l’on peut avoir, pour corroborer tout cela, c’est d’avoir des jeunes, eux-mêmes formés. Donc, ces Peer Counsellors qui, dans chaque établissement, chaque classe, sauront identifier les signes… » Pour M. Gopaul, « c’est là un début de la solution; une manière de commencer à repenser notre système défaillant ». Sinon, dit-il, « il faudra s’attendre à d’autres Mahima et d’autres problèmes, comme l’escalade de violences qui a caractérisé nos ados depuis le début de l’année » ! Sans oublier les problèmes récurrents dans le RYC (Girls), qui est aussi un « détonateur et révélateur de tout ce mal qui persiste auprès de ces jeunes générations ».
Pour M. Gopaul, « ces différents problèmes se rejoignent et se recoupent. Nous avons définitivement affaire ici à des dysfonctionnements sociaux qui caractérisent certaines générations qui grandissent dans un manque total de repères et de “safety net” ».
Pas un acte isolé
Le sociologue Koodoruth revient également à la charge pour soutenir que « l’acte de Mahima ne doit pas être perçu comme un acte isolé, contrairement à ce qu’on peut croire ». M. Koodoruth s’appuie sur un des fondements basiques de la sociologie pour étayer son propos. « Emile Durkheim, père fondateur de la sociologie, établit que le suicide n’est pas un acte isolé de la part d’une personne, tel que c’est la croyance commune, mais le résultat d’une série d’actes, qui trouvent leur origine au sein de la société et qui sont mus par divers individus, ayant influencé la personne et la poussant vers cette sortie inexorable. » (Voir plus loin)
Pour élaborer son propos, le sociologue poursuit : « Depuis que cette affaire s’est ébruitée, qu’est-ce qui s’est passé ? Tout le monde a pensé : cette jeune fille s’est suicidée, le problème doit inévitablement venir d’elle… Or, à mesure que les jours ont passé, on a découvert toute l’histoire concernant des allégations de vol de portable, de maltraitances verbales alléguées et autres détails émanant de la structure éducative. Donc, mettant l’école au centre de toute l’affaire. Plus on a d’insight sur les éléments probables qui semblent avoir poussé Mahima vers le suicide, plus on réalise que l’institution scolaire est quelque part responsable de son acte. »
Qui plus est, poursuit notre interlocuteur, « on a même essayé de faire croire à un certain moment que cette jeune fille pourrait souffrir de problèmes psychologiques, ce qui est, à mon sens, totalement illogique ». I. Koodoruth maintient : « Pendant toutes ces années, cette jeune fille n’a eu aucun problème d’ordre psychologique, sinon, ce sont ses parents eux-mêmes qui en auraient attesté en premier lieu. Et là, soudainement, quand elle s’ôte la vie, on veut faire croire qu’elle avait des ennuis psychologiques ! C’est du délire et ça ne tient pas du tout debout cette thèse-là… »
Le sociologue rappelle : « Cette jeune fille a été marquée par le fait d’avoir été mal traitée verbalement. Dans sa tête, les choses se sont bousculées… Elle a perdu sa “self esteem” quand elle s’est vue acculée et accusée, si je m’en tiens à ce qui a été rapporté jusqu’ici. Avec les valeurs qu’elle a grandi, on peut aisément comprendre qu’elle ne pouvait plus faire face aux siens, à sa famille qui l’a élevée et vu grandir, qui avait placé toute sa confiance en elle; ses amies, avec qui elle avait créé un lien d’amitié basé sur le respect… Même envers ses enseignants, qui la voyaient comme une étudiante appliquée. Donc, si ces accusations de vol ont été proférées à son égard, cette jeune fille a senti son univers basculer. En l’absence de toute forme d’écoute autour d’elle, toute cette pression l’a poussée à bout. D’où son acte de désespoir. »