Tu nous attirais vers toi. Ton charisme et ton sourire permanents nous ensorcelaient. Nous, petite bande  sans doute devenus marginaux à force d’éplucher tes tomes littéraires clairsemés de théories troublantes sur l’existence (ou la non-existence), nous qui pêchions par et prêchions (l’) idéalisme.  Un idéalisme vivant et vivace encore aujourd’hui. Tu venais nous rendre visite sur le campus du Réduit, toi le Rasta pour éclairer l’idée fragmentée et schizoïde que nous avions de la démocratie, de l’univers, des énergies, de la paix, de l’harmonie, de la tolérance, des rapports humains … de nous. Ton magnétisme nous bouleversait. Ton charme nous séduisait. Ta voix nous berçait.  Ils ne comprenaient pas tous la raison de ta présence.  Tes dreadlocks les intimidaient peut-être. Assis à l’ombre, dans le creux qui domine la cafétéria, on t’entourait et tu nous narrais … la vie. Moment privilégié pour nous, je le répète, petite bande de naïfs pour plus d’un, qui attendait beaucoup plus qu’un diplôme universitaire et qui était à la recherche du vrai. Une quête perpétuelle qui s’accentue davantage au fur et à mesure que passent les années.  Qui ne s’estompe (ra) certes jamais. L’origine de ton nom – seules quatre lettres, japonaise, zulu, turque, hopi et indienne – renvoyait à l’universalité.  Parce qu’il signifie un endroit apaisant, un if, le pardon, le rocher, la sagesse, la nature et le corps. Que tes leçons de vie naquirent à travers les verres correcteurs de Madame. Marie Jeanne, tout ceci nous importait peu. Elles nous suffisaient. Kaya.
En ce 21 février, treize ans après ta disparition subite, avec les conséquences que l’on connait, certaines radios penseront peut-être à jouer quelques-uns de tes morceaux – certaines éviteront ceux dont les paroles lacèrent, font tituber la conscience de ceux et celles qui en possèdent encore. Des paroles imprégnées de vérités qui fâchent et qui égratignent l’immense édifice du communautarisme, et les liens dangereux qui y existent entre le pouvoir politique et les groupes de pression communautaires.  Mais pour ceux qui peinent encore à se retrouver au milieu de cette symphonie de cultures, vendues en forme de brochures ou de magazines sur le paille-en-queue, lui-même en perte de vitesse, le « Ki to été ? » résonne avec une régularité déconcertante. Une énigme digne d’un casse-tête chinois qui n’aura au final pas pris une seule ride, aidée une fois de plus par l’appareil politico-communal.  Le coup de gueule de ses chansons cultes, je parle de celles (qui seront) occultées (peut-être) par certains médias, nous renvoie aussi à la beauté de notre « Kreol Morisyen ». Et j’avoue que je trouve cela plutôt ironique que j’en viens à ce point, en ce 21 février, puisque nous commémorons aujourd’hui la journée internationale de la langue maternelle. Selon moi, nulle autre langue ne pourrait traduire le sens des paroles des chansons de Kaya.  Pour beaucoup il représente le réveil d’une seule communauté, mais croyez-moi, il en a réveillé d’autres.  Car, pour ceux et celles qui ont baigné dans les expressions « tipik Kreol » comme moi, l’on opère une distinction entre le beau et le sublime.  Car au milieu de tout ce brouhaha que suscite l’introduction du « Kreol Morisyen » dans le cursus scolaire –,  alors que si je me fie aux définitions basiques de langue maternelle, celles qui renvoient à la langue dont on se sert pour compter, rêver et écrire de la poésie, on ne devrait pas en faire tout un plat – j’estime qu’il est important de réaliser qu’il n’est aujourd’hui plus possible d’utiliser les différences biologiques comme base pour définir des groupes auxquels les capacités mentales et autres caractéristiques différentes sont assignées.  Le nouveau paramètre serait certes la culture, qui inclut la langue versus les caractéristiques ethniques qui sont encore employées.  La dimension ethno-communautariste qu’engendre l’introduction du « Kreol Morisyen » dans le système éducatif, n’est à mes yeux qu’une nouvelle forme de communautarisme, d’ « ethnicisme », et de « linguicisme » – une fenêtre sur la colonisation de l’esprit versus celle du corps. Le « linguicisme » permet en réalité à certains groupes ou classes sociaux et leur langue à avoir le dessus sur d’autres groupes. En tout cas, si jamais on m’interviewait pour un reportage télévisé ayant trait à mon pays, je m’exprimerai en « Kreol Morisyen », ce qui me vaudrait, vous allez me dire, un sous-titrage justifié.  Et je n’en serais que fière !