BERNARD CAYEUX

Certaines actualités, par le biais des réseaux sociaux, que les sources soient d’organes de presse mainstream ou plus pointues, sont chargées de nouvelles que nous qualifions de « mauvaises ». Rien d’absolument nouveau me diriez-vous puisque la presse comme toutes industries, produit ce que nous préférons consommer, mais ces jours-ci plus que jamais, elles vont loin car il est question d’extinction(s). Pas des incendies d’Australie ou des missiles-fusées malheureusement mais des écosystèmes, des espèces, dont la nôtre.
Durant longtemps, nous avons nourri les feux des sceptiques en parlant de l’extinction de la planète par l’action humaine. Comment n’avons-nous pas pensé plus tôt de parler de l’extinction de l’humain par la planète ? Cette formule fait mouche ; tout le monde s’en émeut. Il a fallu qu’un pays-continent soit en braise pour y parvenir, et les sceptiques perdent enfin un peu de terrain. Nous regrettons d’ailleurs que ça ne soit pas Bush père ou fils qui soit en braise, car il semblerait que la situation mondiale ne soit pas assez infernale pour que Donald ne s’y trompe plus. Ce n’est pas simple vous dis-je ! En France, les professionnels de la grève se sont greffés à des revenants de 1789 pour créer la révolution jaune, plus jaune que les ciels d’Australie tandis que l’orange-feu du Modi président commence tout juste à pâlir. Ajoutons à cela l’enfant terrible qui s’amuse avec ses drones, mettant au défi quiconque allumerait sa mèche, et son acolyte à l’air perceptuellement éméché qui sort bientôt son remix de la chanson de Brel « Ne me brexitte pas ». Le monde marche à côté de ses plaques tectoniques.
Plus sérieusement, l’homme d’aujourd’hui est si raisonné qu’il n’est plus raisonnable et c’est par ce biais que s’est amorcée l’extinction de sa race. Ça serait même pour bientôt d’après certains médias, et c’est en quelque sorte tant mieux ; le suspense est insoutenable. La planète aurait en effet grand besoin d’être reset, exercice inutile si sept ou huit milliards de bipèdes vont continuer à la parcourir de long en large et la triturer.
« Triste » « Effrayant » « Alarmiste » « Pessimiste ». Nous avons un besoin express de donner une connotation négative à toutes éventualités qui dépassent notre champ de vision. Soyons créatifs pour une fois ; essayons « Réaliste » car le début de la fin de l’humanité ne date pas d’aujourd’hui ni d’hier ; bien qu’il soit impossible de dater le début, pas plus que les causes. Si nous avons une piste, elle est circulaire, à l’instar de la problématique de l’oeuf et de la poule…
– La pensée académique diluée dans un manichéisme simpliste. Les visions semblent cloisonnées, répondant à une logique sortie de nous-même. Ainsi, les nouvelles sont fake ou mainstream. On est trumpiste ou islamiste. T’aimes pas les gilets jaunes ? Facho va ! Tu crois au réchauffement de la planète ? Pessimiste !
– La perte de perceptions. N’utilisant plus que deux sens (et demi), n’existe aux yeux des gens, que ce qui est tangible ou visible et dans une moindre mesure, audible. Tout doit être mesurable et quantifiable. Ainsi, les vacances ne commencent qu’à partir du premier selfie. Plus possible d’avoir un accord sans contrat, ni de bonheur sans apparat.
– Perte de capacité de jugement et d’analyse individuelle, notamment de déceler les fake news de « vraies ». Ce qu’on peut voir passer et relayer sur les réseaux sociaux est hallucinant. Tout ce qui a un titre et une photo est pris pour vrai. Le résultat est que cette presse mainstream qui n’avait plus bonne… presse il y a quelques années reprend du poil de la bête et par la même, la démocratie prend un plomb dans l’aile.
Ces quelques éléments inter-alliés à bien d’autres pourraient être les causes d’une déshumanisation en marche ; mais elles en sont aussi les symptômes discrets. D’autres signes plus visibles car, à plus grande échelle, marquent la fin d’un monde tel que nous l’avons connu jusqu’ici.
L’essoufflement de la mondialisation capitaliste primaire et extrême ; qui se mord la queue. Pour que puisse fonctionner cette « main invisible » si chère à Adam Smith, le capitalisme se nourrit de quatre éléments essentiels.
– Des poches de pauvreté mises à la disposition de l’industrie à la façon des gamma dans le meilleur des mondes d’Huxley.
– Des ressources naturelles, surtout une abondance d’énergie fossile à bon marché.
– Une confiance en l’avenir indispensable aux marchés financiers. Et c’est par effet domino que ces trois sont en train de se volatiliser.
– Le dernier élément est le fameux laisser-faire surfant sur le concept de liberté démocratique. Or, nos sociétés sont aujourd’hui extrêmement régulées (et c’est tant mieux), au point d’être ingérables pour un marché libre bien que toujours pas suffisamment régulées pour soutenir des modèles équitables.
Autant que le système économique, son allié de toujours, la démocratie doit aussi se réinventer car, au vu des mobilisations populaires de plus en plus importantes (Inde/Catalogne/Hong-Kong) et de plus en plus longues (gilets jaunes), la démocratie est bel et bien dans une ornière. Ces soulèvements arrivent parfois quelques mois seulement après des élections (Inde), ce qui « prouve » que manipulation il y a. À son tour, cet état de choses ne peut exister que par ces mêmes causes citées plus haut, soit :
– un capitalisme extrême (lobbies, financements politiques, emprise des multinationales).
– une manipulation de l’opinion par tous les Cambridge Analytica de ce monde, facilitée par la participation active ou passive des GAFA ainsi que par cette absence de discernement des audiences et la standardisation de la pensée ; cette pensée rendue malléable par la vénération du matériel, du factuel, du visuel et du tangible.

Ainsi, la boucle est bouclée. Ce n’est pas le climat, l’environnement ou les écosystèmes qui flanchent, mais c’est l’effondrement d’un ensemble systémique, d’où l’apparition de la collapsologie. La spirale est en marche et les tornades de feux d’Australie sont peut-être là pour nous illustrer notre descente aux enfers. Il nous revient de nous ouvrir à cette réalité, de l’appréhender au mieux, de balancer notre émotionnel pour redevenir raisonnables. Ce ne sont ni nos conclusions hâtives et encore moins les émojis des réseaux sociaux qui nous sortiront de là.