À l’école, au travail, dans les espaces publics et parfois dans leurs propres familles ou ailleurs, les personnes en surpoids et en situation d’obésité ont du mal à trouver la place quilleur revient de droit. Elles sont souvent renvoyées à leurs apparences physiques. En marge de la journée mondiale unifiée contre l’obésité, Yannick, Yashna et Sophia témoignent de ce quotidien, trop souvent composé d’insultes, d’humiliations et de moqueries.

“J’avais 5 ans quand ma maîtresse m’a mis devant la classe en disant aux autres enfants de regarder à quel point j’étais gros. J’avais le visage baissé et le regard larmoyant. Devant moi, il y avait tous ces regards moqueurs qui me scrutaient. Ils riaient. C’est une image qui continue encore à me hanter 20 ans après”, confie Yannick. Sophia est consciente qu’à chaque fois qu’elle rentre dans le bus : “les gens ont peur de se faire écraser si je me m’assoie à côté d’eux. Dans l’avion, quand arrive le moment de devoir se déplacer à l’avant pour demander une rallonge à l’hôtesse parce que votre ceinture ne prend pas, est un sentiment horrible.”

Regard accusateur

Ce ne sont pas des incidents isolés. Tel est bien la réalité de ces personnes en surpoids et obèses qui luttent au quotidien pour vivre normalement en société. Déjà qu’une personne obèse a du mal à se déplacer, à lacer ses chaussures, à prendre les transports publics, à faire du sport et se retrouve restreinte à beaucoup d’autres niveaux. La nutritionniste Teenusha Soobrah, directrice de Nutriwise observe que “Dans la société moderne, l’humiliation corporelle des gens en surpoids ou en situation d’obésité ne fait que compliqué leur quête pour améliorer leur santé.”

Du haut de son mètre 70, Yannick affiche135 kg. Yashna fait 1m 58 pour 95 kg, et Sophia : 1m59 pour 130 kilos. Ces jeunes âgés entre 25 et 40 ans ont toujours vécu avec le fardeau des regards qui leur font se sentir “différents.” Yannick souligne différents types de regards. “De temps à autre, vous avez celui de la compassion où on sent la pitié. Un deuxième, plus persistant, est celui où l’on vous juge et l’on vous accuse de votre surpoids. Puis il y a ce regard plus tranchant et destructeur où l’on sent la moquerie à plein nez ?” Sophia raconte avoir toujours été ronde. A l’école primaire, elle était déjà affublée de plusieurs sobriquets. “J’étais la petite grosse de la cour d’école qui ne pouvait pas courir au même rythme que les autres. La patapouf qui mangeait beaucoup plus, la grosse vache, etc.”

De victime à bourreau

Yannick se souvient trop bien des surnoms comme “tawa” et “gro koson.” Le pire, c’est quand les premiers à juger ce sont les membres de sa famille. “Certains d’entre eux me disent constamment que je ne pourrais jamais faire de régime et ça me décourage.” Si Sophia a eu la chance d’avoir une famille bienveillante et d’avoir rencontrer des personnes qui “m’ont aidée à avoir confiance en moi.” Elle traine pourtant encore de nombreux complexes. Mal dans sa peau, c’est devenu naturel pour elle, comme pour Yashna, de cacher ses formes à la plage, à la piscine ou par une chaude journée d’été.

Si trouver des vêtements à sa taille se révèle être un véritable casse-tête, aller faire du shopping l’est encore davantage pour Sophia. “Vous entrez dans un magasin et l’on vous déshabille des yeux. Dès que vous touchez à un habit, vous avez une vendeuse qui vous demande si c’est pour vous. Et on s’entend dire par la suite : “otan gran pena”.” Des remarques acides, crachées sans aucun tact, qui font trop souvent ressurgir les complexes des personnes.

A force d’encaisser quolibets et humiliations, au collège Yannick répliquait par des coups. “J’ai toujours eu un sentiment d’infériorité. J’ai grandi avec des séquelles qui ont perverti ma véritable nature me forçant à devenir violent.” Pour se protéger, le jeune homme s’est forgé une carapace et passe de victime à bourreau. “J’agressais les enfants et j’aimais le fait que tous aient peur de moi. Ce qui est encore le cas aujourd’hui.” A force de jouer ce rôle, c’est aujourd’hui devenu normal pour le jeune homme d’être entouré de violences, que ce soit à travers des jeux vidéos ou des films mettant en scène des crimes atroces.

Au delà du physique

L’obésité rime aussi avec discrimination. Détentrice d’un degré en marketing et communication, Yashna est consciente que malgré son potentiel, son poids a souvent pesé contre elle pour trouver un emploi ou pour avoir une promotion. Pendant sa grossesse, même si les médecins avaient fait remarquer à Sophia qu’elle devait définitivement perdre du poids, elle est arrivée à son terme avec de l’hypertension et a accouché par césarienne. Yannick a des problèmes aux genoux liés au poids de son corps, et avance avec une mobilité réduite. Malgré des séances de sports intensifs, il n’arrive pas à perdre son surplus de kilos.

Cependant, ce qui fait le plus mal, c’est quand son obésité est perçu par les autres comme un manque de volonté. “On te dit que si tu es grosse, c’est de ta faute”, observe Yashna, dont l’obésité révèle d’un problème hormonal.  “On nous rappelle chaque jour que vous êtes différent. Nous sommes conscients que nous devons changer, mais le combat n’est pas évident”, avance Sophia.

Selon la spécialiste en nutrition, il ne faut pas penser que l’obésité est forcément liée à ses choix alimentaires. “Certaines personnes ont malheureusement eu des traumatismes dans leur vie qui les ont conduits à prendre du poids malgré eux.” Sophia estime que “les gens doivent apprendre à regarder au-delà du physique. Ce n’est pas parce que nous avons des kilos en trop que nous n’avons pas la même valeur.”

Grossophobie : Nouveau dans le dictionnaire

De nouveaux mots ont rejoint les colonnes de l’édition 2019 des dictionnaires Le Robert. Parmi, la Grossophobie y est décrit comme une “attitude de stigmatisation, de discrimination envers les personnes obèses ou en surpoids”. Le suffixe “Phobie” renvoie en grec à la peur et le préfixe “Grosso” désigne “l’ensemble des attitudes et des comportements hostiles qui stigmatisent et discriminent les personnes grosses, en surpoids ou obèses ». A souligner que ce terme a émergé la première fois dans un livre de Anne Zamberlan, Coup de gueule contre la grossophobie, paru en 1996.

Journée Mondiale

2020 : Une première journée contre l’obésité

Pour la première fois en 2020, la Journée mondiale unifiée contre l’obésité (World Obesity Day) sera observé le mercredi 4 mars. Plusieurs journées axées sur l’obésité coexistent depuis 2010. Raison pour laquelle à partir de cette année, toutes ces journées ont été amalgamés pour former cette journée. En somme, le but est d’apporter une réponse mondiale à l’ampleur que prend cette maladie à travers le monde. “Un excès de masse grasse qui entraîne des conséquences néfastes pour la santé. » C’est en ces termes que l’obésité est décriée par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Une étude datant de 2015 indique que 30% de la population mondiale serait en surpoids et 12% en situation d’obésité. Parallèlement, l’OMS classe l’obésité comme la première épidémie mondiale avec environs 2,8 millions de décès chaque année à travers le monde.

Teenusha Soobrah, directrice et fondatrice de Nutriwise Mauritius

“Une augmentation croissante de l’obésité”

En marge de la journée mondiale de l’obésité quel est votre constat de la situation à Maurice?

Malgré tous les efforts dans le secteur de la santé, il reste malheureusement beaucoup à faire. A Maurice, nous assistons à une augmentation croissante de l’obésité infantile. Le problème est aussi visible chez les adultes également.

Quelle est la différence entre obésité et surpoids?

Pour définir si une personne est en surpoids ou obèse, une mesure appelée indice de masse corporelle est couramment utilisée dans le monde médical. Pour calculer l’IMC, nous divisons le poids total en kilo par le carré de la taille. Un poids sain est définie comme ayant un nombre compris entre 18,5-24,9, un surpoids de 25-29,9 et de l’obésité.

Quelles sont les causes les plus fréquentes de l’obésité et du surpoids?

Une bonne nutrition commence dès le fœtus. Une mauvaise nutrition et des carences nutritionnelles chez une femme enceinte peuvent elles-mêmes augmenter le risque d’obésité. Lorsqu’ils sont combinés à un processus de sevrage médiocre et à de mauvais choix alimentaires pendant le jeune âge ils peuvent en fin de compte entraîner une graisse excessive à long terme. D’un autre côté, les médicaments, le stress, un mauvais sommeil provoquent également des problèmes hormonaux qui peuvent entraîner une prise de graisse.

Quelles sont les conséquences de l’excès de poids sur la santé ?

Un apport excessif de graisses peut favoriser le mal fonctionnement des organes et des déséquilibres hormonaux tels que des règles irrégulières pour les femmes, un foie gras, des maladies cardiaques, entre autres.

A quel stade peut-on avancer qu’une personne souffre d’obésité morbide?

Lorsque son apport en matières grasses est supérieur à sa qualité de vie, avec pour effet l’incapacité de marcher sur de très courtes distances, à nouer ses lacets ou quand le personne éprouve des difficulté à se déplacer sans soutien.

Est ce que le poids influence également la santé mentale ?

En effet ! Parce que manger principalement par émotion, par exemple, pour faire face au stress, peut entraîner une prise de poids à long terme. De même, un régime constant sans résultats durables peut finalement conduire à un sentiment d’échec, à une mauvaise image de soi et à gâcher notre relation avec la nourriture. À long terme, cela peut même conduire à la dépression

Comment prévenir le surpoids et l’obésité?

Il n’y a pas de solution miracle. Ca se résume avant tout à nourrir son corps, à bouger le corps d’une manière que vous aimez le plus et à cesser de classer les aliments comme bons et mauvais. Étiqueter les aliments comme mauvais ne fait que nous en faire plus de mal psychologiquement. Il est également très important de comprendre les déclencheurs, car la plupart du temps, les aliments sont consommés davantage par habitude ou par émotions que par faim. De même, les méthodes de cuisson jouent un rôle important dans la cuisine mauricienne – cuisiner à partir de zéro dans la mesure du possible et limiter l’addition excessive d’huile, de sel, etc.

1m52 pour 218 kilos

Elle s’appelait Emilie…

En 2017, dans notre édition du 22-28 mars, nous vous relations la touchante histoire d’Emilie Nicolas. A 26 ans, elle souffrait d’obésité morbide de stade 3 et faisait 1m52 pour 218 kilos. Entre souffrances physiques et psychiques, elle était diabétique, asthmatique tout en souffrant d’hypertension, de dépression. Elle n’arrivait pas non plus à se déplacer. Si à l’époque elle avait accepté d’ouvrir à Scope les portes de son intimité et raconter son histoire, ce n’était pas “pour faire pleurer dans les chaumières mais pour que le regard que porte la société sur les obèses s’assouplisse. Mo pa inn ne koumsa, bann sirkonstans de lavi inn amenn mwa la. Je vis avec mes kilos car je n’ai pas d’autre choix”.

Quelques semaines après la parution de l’article, cette jeune maman qui avait la “rage de vivre” et caressait le rêve de retrouver une vie normale est malheureusement morte des suites de complications liées à son poids.