À la veille de la rentrée du deuxième trimestre, le préscolaire fait l’actualité. Sylvette Paris-Davy, qui fait partie des pionniers de la transformation du secteur de la petite enfance, ne souscrit pas à l’idée du gouvernement d’imposer la scolarité à compter de 3 ans. La directrice des crèches/écoles Bethléem, sur le terrain depuis plus de trente ans, donne la réplique à ceux qui prétendent que la racine de l’échec scolaire au primaire se trouve au niveau du préscolaire. Sylvette Paris-Davy insiste sur l’importance de la formation continue pour tous ceux qui embrassent le métier d’éducateur à l’école maternelle.
Pourquoi la scolarité obligatoire à partir de 3 ans ne vous réjouit-elle pas ?
Cela fait plus de trente ans que je suis dans le domaine du développement de la petite enfance et je suis bien placée pour vous dire que la force n’est pas la méthode indiquée. On veut que l’enfant aille à l’école mais on n’y fait pas attention à son cadre de vie. Ce n’est pas parce qu’on lui a donné gratuitement un sac, des chaussures neuves et de quoi manger, qu’il est prêt pour l’univers de l’école. L’aide matérielle, qui est certainement bien importante, ne suffit pas. Est-ce que dans son environnement on lui a déjà parlé d’abord de l’école ? Est-ce qu’on connaît son histoire. Il y a un ensemble d’éléments qui permettent aux professionnels du secteur de mieux comprendre l’enfant et sa famille dans ce processus d’entrée à la maternelle. L’école est un milieu épanouissant certes, mais il faut prendre plaisir à y aller.
Ceux qui soutiennent cette mesure sont convaincus que cela va aider à combattre le grave problème de l’échec scolaire au primaire. N’ont-ils pas raison ?
S’il est vrai que le préscolaire aide l’enfant à démarrer dans la vie, jamais il ne pourra résoudre tous les maux du système primaire. Comment se fait-il que des enfants qui ont fréquenté des écoles maternelles remarquables à plusieurs niveaux, éprouvent des difficultés d’apprentissage au primaire. Obliger un enfant à aller à l’école sans le comprendre et sans connaître son histoire et son degré de maturité rend difficile son apprentissage. Il faut suivre continuellement l’enfant dans son rythme de développement et dans son évolution psychologique et constater quel est son intérêt et son besoin essentiel. L’école, ensemble avec sa famille, va lui ouvrir la porte de la connaissance, la porte des compétences, la porte des valeurs et la porte des attitudes positives pour être un citoyen complet. Le ministère de l’Éducation doit certainement savoir qu’il y a un ensemble d’éléments qui mènent à la réussite scolaire. En théorie on apprend beaucoup d’éléments nécessaires mais il faut pouvoir traduire cette connaissance dans la pratique pour que l’enfant en face de nous arrive à nous écouter. l’éducateur doit pouvoir développer ses sens d’éveil et sa capacité de comprendre afin qu’il puisse recevoir un message et l’analyser. Une éducation qui n’a pas de bonnes pratiques pédagogiques ne pourra résoudre l’échec scolaire.
En rendant cette première étape de l’apprentissage obligatoire, n’est-ce pas là un moyen de faire prendre conscience aux adultes qui entourent l’enfant de l’importance de l’école ?
L’éducation au primaire est obligatoire et pourtant combien d’enfants sont dans la rue à l’heure où ils devraient être sur les bancs de l’école. Chaque parent a le désir de faire grandir son enfant et de lui donner ce qu’il y a de meilleur, quel que soit son milieu socio-économique. Cela peut arriver que des parents ne soient pas assez motivés pour envoyer leur enfant à la maternelle. S’il y avait des social workers pour aller vers ceux-là afin de leur faire prendre conscience de l’importance de l’éducation, ce ne sera pas important d’introduire une loi pour les obliger à envoyer leur enfant à l’école. La dimension humaine est très importante pour tous ceux qui oeuvrent dans le domaine de la petite enfance.
Qu’est-ce qui fait une bonne école maternelle ?
Je n’aime pas utiliser le terme “bonne” ou “mauvaise” école maternelle. Il ne faut pas croire qu’un joli bâtiment doté des équipements des plus modernes suffit pour juger de la qualité d’une école. La personne qui choisit le métier d’éducatrice à la maternelle doit être une personne compétente à tous les niveaux. D’abord elle doit se connaître elle-même pour être capable de comprendre l’autre. Ensuite, elle doit porter tout ce dont elle a appris dans sa formation dans chaque petite action qu’elle trouve importante pour l’enfant. Une école maternelle doit être un endroit où l’enfant est actif, libre de se mouvoir sans avoir à attendre des directives. Il est important que cet enfant aie cette spontanéité et cette liberté de vivre dans sa classe. Pour moi, c’est la principale caractéristique d’une école maternelle. C’est aussi l’endroit où l’enfant commence à apprendre à vivre en communauté, à se socialiser et ce processus de socialisation est à long terme.
Y a-t-il suffisamment d’écoles maternelles pour accueillir tous ceux en âge d’être scolarisés ?
Ah oui ! Le plus petit village du pays a une école. Il y en a suffisamment aujourd’hui dans toutes les régions que ce soit dans le privé ou dans le public et c’est une bonne chose d’avoir un organisme de contrôle.
Mais en avons-nous la qualité ?
Il y a eu beaucoup d’améliorations à plusieurs niveaux mais ce n’est pas pour autant que les autorités doivent relâcher la vigilance. La formation qui est donnée s’accentue et les jeunes peuvent se professionnaliser car il y a plusieurs niveaux dans le développement de la petite enfance. Il faut encadrer ceux qui démarrent dans une école maternelle et qui n’ont aucune formation au lieu de les rejeter sous prétexte qu’ils n’ont aucune connaissance. Il faut leur apporter de l’aide pour qu’ils arrivent à répondre positivement et efficacement aux besoins de chaque enfant. Mais si quelqu’un n’a pas l’amour du métier et n’aime pas les enfants, sa formation ne lui servira pas à grand-chose.
Cela fait trente-cinq ans que vous êtes dans ce milieu, quel est votre constat et votre plus grande satisfaction ?
Il y a eu beaucoup de changements. Un grand nombre d’experts de la petite enfance sont venus régulièrement animer des ateliers de travail. Au bout de trente ans de métier, je suis contente qu’on soit enfin arrivé aux normes et il faut les respecter. Je suis satisfaite aussi pour ce qui est de la formation.
Quels sont les nouveaux besoins du secteur ?
Je souhaiterais qu’on mette davantage l’accent sur la formation continue. C’est un aspect très important car l’école maternelle doit continuellement se réinventer en se référant à tout ce qu’on apprend au niveau théorique et en fonction des nouvelles réalités. Le monde change à toute vitesse et l’école maternelle doit se mettre au diapason des nouvelles demandes. Toutefois nos philosophes d’antan ont toujours leurs voix au chapitre. C’est combien vrai ce qu’a dit Jean-Jacques Rousseau : “laissez mûrir l’enfant dans son enfance”. Comment faire cela ? Tout simplement en lui permettant de vivre sa petite enfance dans les conditions favorables. À mon avis ce qui manque aujourd’hui ce sont les vrais jardins d’enfants — pas sur le modèle des jardins municipaux traditionnels que nous connaissons — dotés de tous les éléments nécessaires pour soutenir le programme de l’apprentissage en maternelle. L’État doit faire un grand effort dans cette direction. Le mouvement est important pour le développement de l’enfant. Or, il y a des écoles qui n’ont pas suffisamment d’espace pour organiser certaines activités. Par exemple, l’eau est un élément extrêmement important pour favoriser la détente d’un enfant tout en continuant son apprentissage. Vous me diriez qu’il existe quelques piscines publiques mais ce genre d’infrastructures n’est pas adapté à certaines activités spécifiques préconisées en maternelle. Par ailleurs, les écoles maternelles ne doivent pas fonctionner de manière isolée et ces jardins d’enfants permettront une interaction des enfants et du personnel des différentes écoles se trouvant dans une même région.