Ce jour-là, sans raison particulière, l’attention de ce spécialiste des instruments de musique traditionnels fut attirée par un clocher. Sylvio Chiara leva la tête vers le ciel d’Italie pour voir d’où venait ce «dong» au sommet de la Cathédrale de Turin. L’oeil de cet adepte assidu de la restauration d’objets fut attiré par le cadran solaire qui venait d’ailleurs d’être restauré et il fut ébloui par un rayon de soleil. La magie fut immédiate, il reçut ce faisceau comme une illumination qui devait changer tant d’aspects de sa vie. A partir de cet instant magique, il est devenu un enfant du Soleil, un être aspiré dans la bulle gazeuse génératrice de lumière, de chaleur, donc de vie. Installé dans sa maison à Petit-Raffray, Sylvio Chiara peut passer des heures à contempler le Soleil à travers le télescope spécial qu’il s’est fait confectionner. Il peut aussi passer tout autant de temps à en parler, histoire de partager cette passion qui brûle tout au fond de lui…
Âgé de 64 ans, Sylvio Chiara est originaire d’Italie. Marié à une Mauricienne, Sabrina, depuis 23 ans, celui qui gagne sa vie en tant que traducteur pour le Consulat d’Italie, vit depuis six ans, à Petit-Raffray, un lieu calme du nord du pays, entre Goodlands et le Coin-de-Mire, où il a installé, sur le toit de sa maison — outre 20 panneaux photovoltaïques et 3 éoliennes qui, combinés, peuvent produire 7KW d’électricité par jour — un poste d’observation de la planète Soleil. Un local de 20 m2, au toit ouvrant, dans lequel il passe au minimum une heure chaque matin, voire plusieurs heures par jour lorsque les conditions d’observation sont favorables. Cet observatoire, il l’a surnommé “Observatoire du Soleil William Herschel”, comme la rue où il réside, mais surtout pour rendre hommage à l’astronome/musicien qui a notamment découvert la planète Uranus et est connu, entre autres, pour avoir inventé le télescope infrarouge.
L’astronomie n’est pas la seule passion que Sylvio Chiara a en commun avec William Herschel, l’Italien est aussi un passionné de musique. Pendant vingt ans, il fut facteur d’orgues en Italie.
Passionné de musique d’abord
Rien apparemment ne destinait Sylvio Chiara à devenir astronome amateur. Il rêvait de devenir guide de montagne dans les Alpes. Mais un accident dans sa jeunesse l’a contraint à abandonner ce rêve. Électromécanicien de formation, il travaille pendant quelques années en tant que chef d’équipe dans le département Énergies des autorités italiennes. Mais lorsqu’il découvre, en 1980, le monde des instruments de musique, il décide de se jeter corps et âme dans ce nouveau métier qui allait lui permettre de gagner sa vie et de vivre sa passion. “En restaurant des instruments fabriqués trois, quatre siècles auparavant, j’ai côtoyé les plus grands fabricants. J’ai même participé à la restauration de l’orgue le plus ancien du 15e siècle qui appartient à la Basilique de Boulogne… J’ai de très beaux souvenirs de ces temps-là”, dit-il.
Mais un jour, en 1988, se souvient-il, alors qu’il se rendait à son travail et passait sous le clocher de la Cathédrale de Chieri, à Turin, au nord-ouest d’Italie, son attention fut attirée par le grand cadran solaire qui venait d’être restauré. Sa curiosité à comprendre le fonctionnement de cet instrument qui indique le temps solaire par le déplacement de l’ombre, le pousse à acheter et étudier plusieurs livres sur l’astronomie et sur les cadrans solaires qu’il tente même de fabriquer. “De fil en aiguille, j’ai voulu en savoir plus sur ce qui se passe là-haut. C’est quoi les nuages, la pluie, la neige… Comme je voulais devenir guide Alpin, je me suis intéressé à la météorologie”, explique Sylvio Chiara. “J’ai découvert que, contrairement à la croyance de certains à l’époque, la neige n’était pas uniquement un matériau pour le ski, mais qu’elle pouvait aussi être un régulateur thermique… J’ai lu plein de choses sur la foudre, les tempêtes, la neige, le vent. J’ai même lu des chroniques d’anciens colons sur Maurice. Ils racontaient le temps, les cyclones…” Au fur et à mesure de son exploration de l’univers, la passion du Deep Sky est née. Sylvio Chiara se découvre un véritable intérêt pour la galaxie, les nébuleuses, les astérismes… “Et je me suis peu à peu rapproché du système solaire”, dit-il.
“Pas de Soleil, ?pas de vie”
“Le Soleil est tout. S’il n’y avait pas de Soleil, il n’y aurait pas de vie. C’est le générateur de la vie sur terre et peut-être d’autres formes de vie qu’on ne connaît pas, ailleurs”, estime l’astronome amateur, soulignant que le Soleil est source d’énergie. “Cette énergie nous arrive sous forme de lumière et de chaleur et les trois permettent la vie. Les plantes ont besoin des trois pour mettre en marche la photosynthèse. Et nous, humain, comptons sur la photosynthèse pour vivre”, explique -t-il.
Pendant plusieurs années, il a énormément bouquiné sur le sujet. Il voulait tout savoir du Soleil. Il cite même un bouquin de géographie de M.G. Bacci, “Il Milione”, qu’il étudiait à l’école alors qu’il n’avait que 14 ans. Et pour mieux asseoir son nouveau centre d’intérêt, il s’inscrit sur les sites consacrés à l’astronomie. En 2003, alors qu’il anime, à Maurice, où il s’est installé avec son épouse, une causerie sur le passage de Vénus devant le Soleil pour les enfants du Rehabilitation Youth Centre (RYC), sa passion pour le Soleil se décuple. Sa quête de mieux connaître cette masse gazeuse mystérieuse dont les confins ne sont pas facilement détectables conduit Sylvio Chiara à se doter d’un télescope. Mais il voit grand. S’il commande les lentilles et les filtres de l’étranger, il dessine lui-même son modèle et demande à une entreprise mauricienne, basée à Roche-Bois, spécialisée dans les travaux métallurgiques de haute précision, de lui usiner son télescope.
Un télescope long de quelques mètres, qui, pour qu’il soit plus léger, n’a pas d’enveloppe externe, mais est doté de barres aluminium sur lesquels sont fixées des lentilles amovibles. Et à travers lequel chaque jour, Sylvio Chiara observe et étudie son astre de prédilection. “Saviez-vous que le Soleil est très bruyant? Il y a des ondes sonores”, dit-il fièrement. Et d’ajouter : “Ce qu’on voit, c’est la photosphère décrite depuis l’antiquité. Mais le Soleil, c’est plus encore. Il y a trois couches. La couronne, la chromosphère et la photosphère.” C’est par la photosphère que l’astronome amateur a commencé ses observations. “J’étudie les taches solaires, la granulation de la photosphère. La palette de rayonnement est assez large. Il faut énormément de patience et beaucoup de tranquillité pour le comprendre”, dit-il. Et de faire ressortir qu’il a aussi étudié la physique du Soleil. “Ce qui m’émeut dans ces recherches, c’est la curiosité poussée à l’extrême. Chaque jour on apprend quelque chose. Je ne me contente pas de ce que disent les infos, ou la télé. Je vais moi-même à la recherche des infos. Et Internet est une source inépuisable d’informations. On peut se faire une meilleure idée et ensuite on utilise ses propres yeux et sa propre conscience”, dit-il.
Une passion débordante
Ce qu’observe Sylvio Chiara de ses yeux est retranscrit sur son ordinateur grâce à des logiciels performants. Il s’agit de l’imagerie scientifique obtenue grâce à une caméra astronomique planétaire monochromatique reliée au télescope et qui a la capacité de produire des images à une très grande rapidité. A titre d’exemple, la caméra peut faire 160 prises (frames) par seconde. “Cela est indispensable dans la mesure où en raison de la déformation du milieu atmosphérique, il faut quelque chose de très rapide pour saisir un moment tranquille dans l’atmosphère. On appelle cela le seeing”, dit-il. Toutes les frames composent ensuite un petit film de 10 frames par seconde qui donne alors une impression de mouvement, ajoute-t-il, faisant ressortir que ce travail est possible, car chaque photo est minutée.
Des images du Soleil, Sylvio Chiara en a plein les hard-disks, mais aussi dans sa propre mémoire. Il dispose d’ailleurs d’archives qu’il partage avec d’autres passionnés d’astronomie à travers son site internet, où on peut aussi prendre connaissance des dernières informations météorologiques et suivre, si besoin est, le mouvement de météores autour de Maurice, un autre de ces centres d’intérêt, en attendant que le ciel s’éclaircisse suffisamment pour qu’il se replonge dans le monde de “cette étoile de 1 392 000 km de diamètre (109 fois le diamètre de la Terre) parmi les milliards de notre galaxie, la Voie lactée, dont la sa surface effectue une révolution tous les 25,40 jours à l’équateur …” Une description purement technique dont nous vous épargnons, mais qui démontre avec quelle délectation Sylvio Chiara parle de sa passion, ou plutôt son amour pour… le Soleil. En tout cas, lui n’a pas la tête dans la lune.