Il y a probablement peu à se souvenir de Marc Fok Seung. Il fut un des deux députés sino-mauriciens élus à Port-Louis aux élections générales de 1967, l’autre étant Jean Ah-Chuen, également député correctif ethnique sortant dans l’ancien Conseil législatif. Marc Fok Seung devint également maire de Port-Louis par la suite. Sa gestion comme maire de la capitale fut critiquée par plus d’un de la communauté sino-mauricienne. Les griefs pouvaient se résumer à un point : il ne faisait rien (de plus, faut-il préciser) pour les membres de sa communauté ethnique.
Rien que pour cela, Marc Fok Seung mérite mon estime. Il avait assis la réputation de ne rien faire de plus pour les « siens ». Il était de cette manière député et maire pour tous : pour ceux qui l’avaient élu, et pour ceux qui ne l’avaient pas élu. Pour les gens de son ethnie, et pour ceux d’autres ethnies. Un élu pour tous. Il n’était pas un « best loser » ethnique. Ni par son élection, ni dans sa pratique.
Le système du « best loser » ethnique a fait, et continue à faire couler beaucoup d’encre et de revendications fielleuses, en attendant le projet de loi qui vient dans « les meilleurs délais ». Certains sont résolument pour, d’autres contre. D’autres encore, plus diplomatiques ou politiques dirons-nous, en vantent les mérites dans le passé, tout en l’estimant suranné. Qu’en est-il ?
Faisons donc un petit détour par le passé. Contrairement à la volonté affichée de notre PM actuel, le PTr avait, dans le passé, non seulement avalisé la pratique du « best loser » ethnique, mais en proposait même la recette à ses électeurs. Dans une des circonscriptions de Port-Louis, le dit PTr présentait deux candidats alors qu’il n’y avait qu’un député par circonscription à l’époque. Pourquoi ?
Le candidat principal était pour le poste de député normal, le second était pour devenir « best loser » ethnique. Il va sans dire que le second appartenait à la communauté sino-mauricienne. Il va également sans dire que le PTr appelait ses partisans à voter « nation », les uns pour le candidat principal, les autres pour le « best loser » ethnique. « Jaat ke jaat, koon ke koon ». Et ça marchait. Enfin, à moitié, car si le candidat principal était effectivement élu, le candidat « best loser », lui, se faisait coiffer par Jean Ah-Chuen, à l’époque candidat indépendant.
Pour revenir à l’actualité et au sujet de cette réflexion, je dirai que le système du « best loser » ethnique est une aberration qui n’aurait jamais dû exister. Je ne vois pas en quoi je suis mieux représenté par un député de mon ethnie ne faisant pas son travail, ou moins bien représenté par quelqu’un d’une autre communauté ethnique si ce député fait bien son travail.
Alors à quoi peut servir un « best loser » ethnique ? A rassurer sa communauté ethnique quant aux projets hégémoniques d’une autre communauté ? A veiller à ce que les membres de sa communauté ethnique aient accès aux « boutes » à distribuer ? Ou tout simplement à assurer à quelques profiteurs une place à l’Assemblée nationale ?
Il est vrai que la peur d’une hégémonie hindoue a sans doute beaucoup joué dans la création de ce système. Des slogans visant spécifiquement une communauté ont bel et bien circulé dans les milieux anti-indépendantistes notamment en 1967, d’ailleurs avec ou sans l’assentiment de leurs leaders. La peur est toujours mauvaise conseillère, surtout lorsqu’elle ne repose que sur des rumeurs. De toutes manières, en quoi est-ce qu’une poignée de « best losers » ethniques peut empêcher la domination d’une ethnie ?
Une communauté ethnique est-elle mieux protégée par le nombre de ses députés, élus directement ou en tant que correctifs ? Or, l’on a deux sino-mauriciens ethniques à l’Assemblée, chose rare en raison du calcul tortueux et perfide qui exclut pratiquement cette communauté dans ce petit jeu, le ministre Sik Yuen étant membre de l’Assemblée en raison d’une ruse tout à fait légale. Mais cela a-t-il empêché la profanation des tombes de Bois Marchand ?
Comprenons bien. L’avènement de la profanation des tombes de Bois Marchand n’est en aucune manière une faute imputable aux deux députés sino-mauriciens. Et leur présence ne pouvait influer dans cette affaire, à moins de jouer le jeu dangereux de « protecteurs » de leur ethnie, avec chantage et menaces, ce dont ne se privent pas, par ailleurs, certains groupes dits « culturels ».
Alors, est-ce que le rôle du « best loser » ethnique est de veiller à la distribution des « boutes » ? Ce clientélisme existe, certes, mais comment ne pas le condamner ? Je le disais plus haut, mon respect pour Marc Fok Seung reposait en grande partie sur le fait qu’il avait la réputation de ne pas distribuer de « boutes » à ses semblables. Il avait également refusé le poste de ministre, car d’une part, il n’avait pas de « boutes » à distribuer, et d’autre part, conséquence de la première, il risquait de perdre ce poste rapidement…
Faut-il donc abolir ou maintenir le système de « best loser » ethnique ? Oui, résolument oui, tout en se rappelant que l’on ne touche qu’à une des nombreuses maladies générées par le racisme communaliste mauricien. Le problème principal a déjà été évoqué par d’autres. Il s’agit de justice générale au sein de la nation mauricienne.
Car aussi longtemps que persistera le sentiment que la couleur ethnique est un atout (ou un désavantage) pour l’obtention d’un poste, d’une bourse ou d’autre chose, la nation mauricienne ne se fera pas et les candidats à l’émigration ne manqueront pas. Et si j’avais mon accès de cynisme (les méchantes langues diraient de « réalisme » tout court), je me demanderais si nos instances politiques (sans mentionner les groupes « culturels ») ont vraiment à coeur l’avènement d’une nation mauricienne…