JEAN YVES CHAVRIMOOTOO
Militan politik ek sindikal

S’évertuer à proposer une analyse économique et un plan de relance, de reconstruction comme l’appellent certains, de ce qui devrait être le modèle économique post Covid-19, est un exercice pierreux, dans un modèle sociétal qui s’est construit sur l’expertise incontournable de ceux qui ont la science infuse en économie. Mais il s’agit de reprendre ce monopole affublé, depuis des décennies, des seuls économistes à prédire l’avenir et à proposer des solutions à taille humaine qui découlent aussi du bon sens.

L’après Covid-19 – et la crise systémique qu’il accélère – ne peut se construire que sur les théories économiques et les unités de mesure du passé. Il semblerait que ce qui précède fait déjà l’objet d’un consensus général. Il est impératif de changer de modèle de réflexion, de remettre en question l’infrastructure cognitive ayant guidé les sociétés humaines jusqu’ici – d’effacer les logiciels existants et d’upload de nouveaux, plus appropriés, plus simples et centrés sur l’humain, pour la construction du monde nouveau. Une nouvelle organisation sociétale doit se construire autour de nouvelles valeurs. Parmi d’autres, la solidarité, l’équité, le partage, l’autodétermination et l’amour, le respect des autres et de la vie sous toutes ses formes, sont sans doute les meilleures leçons à retenir du Covid-19.

Ce qui légitime amplement l’analyse et les propositions qui suivent, et n’interdit en rien la critique des experts et des gens de bonne volonté.

Le débat à distance entre les différents économistes de renom, habituelles personnes ressources de la presse, et d’autres experts ayant bonne presse, a été très fade ces derniers jours. Dans la plupart des cas, il n’y a eu que l’étalage de très bonnes analyses de la situation actuelle, parfois du chemin parcouru ainsi que des intentions, tout aussi appréciables, sans pour autant proposer un projet d’avenir. Le seul qui a osé, mais qui surtout a été plus rapide à mettre à l’agenda du débat public local le fameux concept d’Helicopter Money, est le techno-politicien (ceci explique cela), Rama Sithanen. Les critiques ne tardèrent pas à fuser.

Les experts ès (?) économie les plus prolifiques médiatiquement se sont empressés de mettre en exergue l’effet inflationniste inévitable. La poussée inflationniste peut être contenue avec des investissements ciblant l’économie réelle. Avec un taux d’inflation de 0.5% en 2019, nous n’allons certainement pas faire exploser le compteur tout de suite et grâce à une bonne planification, dans quelques années ce ne sera que chose du passé. Ne nous y attardons pas.

Il faut dire que le débat sur l’Helicopter Money était déjà bien avancé au sein même de l’Occident conservateur. L’Angleterre, désormais soulagée de ses obligations européennes, n’a pas attendu la fin du débat sur le Vieux Continent. La Réserve fédérale des États-Unis a doublé d’un coup de baguette magique, du jour au lendemain, ses capacités financières. De la monnaie magique. C’est bien cela que nous évoquons. Seules les banques centrales ont la baguette appropriée, y compris la Banque de Maurice. Alors, allons-y ! À situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles, se gargarise-t-on allègrement ces derniers temps.

Cependant, l’Helicopter Money doit absolument faire l’objet d’un consensus social, sociétal, dans l’ensemble de la nation. Sinon cela ne servira à rien. Il s’agit avant tout et surtout d’un nouveau pacte social planifié. De ne plus attendre que, de la croissance de l’accumulation par une petite poignée de privilégiés-nés, ruissellera automatiquement vers le bas une forme de redistribution décidée par le marché et la main invisible déifiée d’un système économique que l’on croit juste parce que libéral et soi-disant détaché du contrôle humain. Cela n’a pas marché et ne marchera point. Seul l’État, fort d’une planification de bout en bout, peut se porter garant d’un avenir meilleur pour tous.

Cela passe obligatoirement par une refonte de la fiscalité, avec pour objectif de limiter l’accumulation, en forme d’entonnoir, des richesses créées. Planifions, plutôt et à titre d’exemple, un réajustement progressif mais radical de la proportion de revenus fiscaux qui était constitués avant la crise d’environ 75% de taxe indirecte et de 25% de taxe directe. Nous assurerons alors une meilleure circulation de l’argent, une meilleure répartition des richesses tout en donnant de la capacité à l’État de mieux gérer les services publics, sans s’engouffrer dans une spirale de la dette insurmontable jusqu’à ce que la privatisation devienne inévitable.

Il ne s’agit pas non plus de parachuter, aveuglément, des millions, mais que dis-je, des milliards depuis un hélicoptère jetable, à durée de vie limitée, en espérant que les marchés s’auto-réguleront. Comme arroser d’une grosse pluie d’argent magique les réseaux qui multiplient à un taux de croissance exponentiel le nombre de transactions pour un seul et même produit fini, boostant ainsi le PIB et ses pendants ; permettant du coup aux dirigeants politiques de s’octroyer au passage, une garantie de ruissellement lors de la prochaine campagne électorale.

Ce qui nous amène à ouvrir une parenthèse pour dire qu’une fois la stratégie monétaire, définie par le pouvoir politique, il serait plus sage d’en remettre la gestion sous l’indépendance la plus totale de la Banque centrale. Voilà, c’est dit. Refermons la parenthèse.

Nous savons ce qu’il ne faut pas faire avec l’Helicopter Money. Mais alors, où mettre cet argent? Comment le faire ruisseler équitablement afin que tout un peuple puisse y prendre appui pour se remettre à la tâche ? Dans l’économie réelle de prime abord et ce, comme nous l’avons déjà expliqué, afin de contenir la réaction inflationniste.

Ensuite, ce serait de la folie pour l’État, au détriment de tout un peuple et de son économie, de ne pas prévoir des actions à la mesure des leçons du confinement dans l’agroalimentaire. Les bonnes idées pour réduire les importations, non seulement dans ce secteur vital mais partout ailleurs, ne jailliront pas comme par magie, mais seront tout à fait réalisables avec une distribution réfléchie de l’argent magique.

Ce qui nous amène à un projet de soutien, grâce aux nombreux outils dont des emprunts aux secteurs les plus essentiels en priorité, avec des échéances de remboursement réinventées. Envisager même des donations si les engagements de production sont respectés. Oui, c’est possible comme c’était le cas lors du lancement de la Zone franche avec des zones industrielles mises à la disposition des entrepreneurs à l’époque. La politique de Tax Holiday, soutenue depuis l’indépendance, est une autre forme de donation.

En sus des différents outils que la Banque de Maurice pourrait développer en ce sens, imaginons également des subventions pour les produits finis de l’appareil productif, sous prétexte de favoriser la croissance à l’exportation et soutenir la rentrée de précieuses devises étrangères dans le pays. Cela permettra aux producteurs, gros et petits, de contourner la fameuse échelle des économies et de minimiser les risques dans leurs nouvelles aventures. Et si les petits sont plus à même d’agencer une réorientation rapide, voire très rapide, dans certains cas, ainsi soit-il.

Pourquoi jouer au poker avec la balance des paiements en injectant des masses d’argent directement et indirectement dans les Export-Oriented Enterprises (EOE) ? Ce ne serait que peine perdue dans l’immédiat. Nous n’avons fait que cela depuis des décennies. Si cela a rapporté des fruits dans le passé, si nous avons su tirer notre épingle du jeu jusqu’ici, désormais la donne a changé.

La férocité de la compétition sur ces marchés n’aura que faire des pleurnicheries des EOE auxquelles nous nous sommes désormais habitués. Nous ne pouvons persister dans la direction de l’ouverture totale de notre économie tout en sachant que nous ne deviendrons jamais une économie fermée. Il s’agit plutôt de solidifier notre appareil productif de manière à réduire notre dépendance sur les marchés internationaux.

À charge également à la BoM de développer des outils, qui faciliteront l’accès à l’argent magique aux institutions publiques et aux collectivités locales en s’appuyant sur la planification politique. Essentiel, dit-on ? Il ne suffit pas d’applaudir à 19h précises…

Mais dans ce grand projet de consensus national sur la monnaie magique, comment demander simplement à la classe laborieuse de se remettre au travail encore plus qu’avant, tout en acceptant davantage de sacrifice ? Quel sera son intérêt si la seule perspective qui lui est offerte se résume à des hausses salariales annuelles qui, en moyenne, restent en deçà du taux d’inflation avec une continuité assurée de l’accumulation des profits privatisés ?

L’Allemagne peut, certes, servir d’exemple dans la gestion de la santé publique comme elle nous le prouve avec le Covid-19. Mais elle devrait aussi et surtout être un modèle duquel nous pourrions nous inspirer pour un pacte nouveau avec la force du travail.

La productivité exceptionnelle, la quasi-absence de conflit social et la rigueur de la classe laborieuse allemande sont des éléments centraux dans la dépendance réduite des marchés. Les qualités exceptionnelles que nous attribuons aux travailleurs allemands ne sont pas innées. Elles ne font certainement pas partie de l’ADN germanique. Elle est le résultat du pari de l’État allemand d’ouvrir l’actionnariat aux salariés ; la construction d’une économie soutenue par l’État avec une garantie de partage équitable entre l’entrepreneur, l’investisseur et la force du travail.

Ainsi, les appels aux travailleurs – et ils seront nombreux dans les semaines et les mois à venir – seront plus audibles si la perspective d’une meilleure répartition des richesses s’offre à tous. Nous consentirons à travailler plus, à plus de sacrifice si l’actionnariat nous est ouvert substantiellement en quantité et en qualité, en contrepartie de l’engagement étatique.