Joël de Rosnay, passionné de science, d’environnement et plus que jamais de politique énergétique, est actuellement à Maurice en compagnie de sa fille Tatiana de Rosnay, une des romancières les plus lues en France, à l’invitation de la cellule Culture et Avenir du bureau du Premier ministre. Dans un entretien accordé au Mauricien cette semaine, tous deux lèvent le voile sur le contenu de la conférence qu’ils donneront demain à l’auditorium Octave Wiehe. « Tatiana écrit des livres pour l’émotion et j’écris des livres scientifiques pour la compréhension », nous a confié Joël de Rosnay.
Parlez-nous de votre visite à Maurice…
Joël de Rosnay : C’est la première fois que le père et la fille font une conférence ensemble. On a réservé cela pour Maurice.
Expliquez-nous comment cela est arrivé ?
C’est à la suite de la préface que j’ai écrite pour son livre sorti en 1997, Le Coeur d’une autre, l’histoire d’une femme qui se fait greffer le coeur d’une femme et le découvre après. Tatiana m’a demandé de réécrire la préface du livre qu’elle a republié en 2011. J’ai écrit cette préface parce que quelque chose a changé entre-temps. En 1997, elle voulait avoir l’avis du scientifique que je suis pour savoir si quelqu’un pouvait changer sa personnalité à la suite d’une greffe du coeur. J’ai dit non. Je lui ai dit que scientifiquement on peut se sentir mieux mais on ne peut acquérir les caractéristiques physiques et psychologiques de la personne dont on a reçu le coeur. Ce qui a donné lieu à une discussion entre la romancière et le scientifique. Il se trouve que depuis cinq ans, il y a eu une découverte extraordinaire en biologie qui explique que l’ADN peut être modifié par le comportement. Le management du stress peut modifier le comportement des gènes. Les gènes peuvent s’exprimer plus au moins. À partir de cela j’ai répondu que la romancière avait une intuition et que c’était possible éventuellement que le caractère de quelqu’un se modifie à la suite d’une greffe du coeur parce qu’il se sent mieux.
Alain Gordon-Gentil, directeur de Culture et Avenir, voulait qu’on vienne ensemble à Maurice et on a choisi de parler de son livre et de l’épigénétique. La conférence se partagera en deux, il y aura vingt à trente minutes de Tatiana et trente minutes de moi pour expliquer comment l’épigénétique peut changer notre vie et que chacun peut faire quelque chose pour soi pour être en meilleure santé et vieillir moins vite.
Tatiana de Rosnay, pourquoi ce livre ? Était-ce vraiment le résultat d’une intuition ?
L’idée m’est venue en 1995. J’avais eu une idée passionnante en regardant l’émission La marche du siècle animée par Jean-Marie Cavada sur les greffes. Il avait invité trois ou quatre personnes qui vivent avec des organes greffés. Il y avait un homme qui avait l’âge de mon père qui avait reçu une greffe de coeur et qui racontait comment petit à petit sa vie avait changé, ses goûts avaient changé, sa façon de voir la vie avait changé. Cela a planté une petite graine ce jour-là. C’est toujours par une petite graine que commence un roman. Loin de moi l’idée d’écrire un roman scientifique. Le scientifique c’est lui (elle indique son père). Mon roman c’est juste l’histoire d’un homme assez macho, pas très sympathique, la quarantaine, un peu bourru, amateur de foot, de bière et de cigarette…
… et de femmes.
Pas d’une façon très glorieuse pour les femmes. Un jour à la suite d’un match de tennis, il va s’effondrer. Il est transporté dans un centre de santé et on trouve que son coeur est trop gros et qu’il faudra une transplantation cardiaque. J’ai interrogé non seulement des greffés mais aussi ceux qui avaient accepté de donner les organes d’une personne de leur famille qui était décédée, et puis les grands professeurs de science qui pratiquent les greffes. C’était il y a quinze ans et les choses ont changé depuis, non seulement par rapport à ce que dit mon père mais à l’époque, il y a quinze ans, il n’y avait pas de suivi psychologique des greffés. Vous recevez demain un rein, un coeur ou un foie et puis c’est tout. Mais aujourd’hui vous allez devoir suivre un accompagnement psychologique et psychique pour que vous compreniez qu’il y a en vous quelque chose qui appartenait à quelqu’un d’autre. Comme le don d’organe est anonyme, si vous vous greffez un coeur vous n’allez jamais connaître le nom du donateur. Évidemment dans mon livre qui est un roman, ce qui me donne toutes les libertés, mon héros aura une histoire d’amour avec une infirmière. Elle ira voir dans son dossier et va essayer de lui retracer l’identité du donateur. Ce qu’a dit mon père et qui m’a paru très intéressant, et que beaucoup de personnes que j’ai rencontrées m’ont dit, c’est que de toute façon lorsqu’on est greffé, on voit les choses différemment parce que les médicaments antirejet sont tellement puissants. De plus, vous changez la façon de vous nourrir, de faire du sport ; vous allez être obligé de changer avec la greffe parce que votre vie n’est plus la même. Aujourd’hui c’est beaucoup plus accepté parce que les gens sont accompagnés…
Est-ce la première fois que vous ressentez une telle intuition ?
Ce qui m’a beaucoup troublée, c’est que Charlotte Valendrey a tout récemment écrit un livre qui est exactement mon livre.
Lorsqu’on lit le livre on est tenté de se demander si pour changer de vie il ne faudrait pas changer de coeur ; qu’en pensez-vous ?
Joël de Rosnay : On peut changer entièrement de vie sans changer de coeur. C’est très simple et c’est cela qui est extraordinaire. Je l’ai déjà écrit dans un livre intitulé La malbouffe, que j’ai réécrit dans un livre qui s’appelle Une vie en plus : la longévité pour quoi faire ?, et que je réécris dans un livre intitulé Surfer la vie. En réalité l’ADN, le programme génétique du corps, est comme une portée musicale et l’épigénétique, c’est la symphonie qu’on pourrait faire avec ces notes de musique. Allegro manentropo. C’est l’interprétation de l’ADN qui est épigénétique. Pour que les gènes changent il faut des mutations qui pourraient prendre des centaines, voire des millions d’années. Les gènes sont comme une bibliothèque avec des tiroirs qu’on peut ouvrir ou fermer. Cela fait marcher les machines de la vie qui sont des enzymes et des protéines. Qu’est-ce qui fait ouvrir ou fermer le tiroir, qu’est-ce qui vous fait ouvrir tel chapitre d’un livre de cuisine, fabriquer un soufflet ou pas, qu’est ce qui ferme les chapitres, qu’est ce qui ferme les tiroirs ? Quelles sont les clés ? On a découvert que ce sont des produits fabriqués par le corps dans le corps en fonction de ce que vous faites et de ce que vous mangez. Si vous mangez trop de graisse, trop salé, trop sucré, trop copieux vous allez fabriquer dans votre corps des produits qui vont fermer certains bons gènes et ouvrir des mauvais. Par contre si vous mangez des fruits, des légumes, des vitamines naturelles, des produits naturels et que vous faites de l’exercice, les produits qui seront fabriqués dans votre corps feront ouvrir les bons gènes et fermer les mauvais. Donc c’est très facile.
Peut-on dire que la science fiction de Tatiana de Rosnay a rejoint le futuriste qu’est Joël de Rosnay ?
Tatiana et Joël de Rosnay : Ce n’est pas de la science fiction. Le Coeur d’une autre est un roman. Ce sont la romancière et le scientifique qui se réunissent. C’est la raison pour laquelle on est là.
Joël de Rosnay : La romancière et le scientifique se réunissent par une intuition qu’elle a eue et par une preuve scientifique qu’on a maintenant. Ce qui ne veut pas dire qu’effectivement la personne greffée va acquérir le caractère psychologique du donateur. La romancière, elle exagère un peu.
Tatiana de Rosnay : J’ai rapporté les faits.
Joël de Rosnay : Est-ce le coeur ou parce qu’il se sent mieux que le héros du livre découvre l’art et les femmes…
Tatiana de Rosnay : C’est le premier roman que j’ai écrit – je sais que mon père a lu tous mes livres et j’espère qu’il les aime – sur lequel on peut avoir une vraie discussion scientifique.
Joël de Rosnay : J’ai bien aimé Le Voisin, sur le stress, et Spirales, sur le mensonge.
Tatiana de Rosnay : C’est mon premier roman scientifique. Ce qui permet à mon père de parler de son métier et moi du mien dans un endroit qu’on aime.
Le scientifique que vous êtes peut-il être stimulé par la romancière ?
Joël de Rosnay: Les scientifiques sont très stimulés par les romans. Ce n’est pas le cas pour Tatiana mais nous en tant que scientifiques, nos recherches, nos idées viennent souvent de la science-fiction. J’ai parlé de choses dans Macroscope que j’ai écrit en 1975 et dans L’Homme symbiotique, en 1995, du transfert direct du cerveau vers un énorme ordinateur mondial qui s’appelle le cerveau planétaire. Cela a l’air de science-fiction mais aujourd’hui je fais partie d’un centre mondial qui s’appelle le Global Brain Institute et je ferai une conférence le 7 décembre à Bruxelles. Le GBI réunit des scientifiques du monde entier dont des Chinois, des Brésiliens, des Russes etc. Ce sont des gens qui travaillent en essayant de voir comment internet se construit comme un cerveau. Quelles sont les relations entre les synapses du cerveau et internet.
Sur cette lancée, Tatiana de Rosnay, comptez-vous écrire un livre dans le même esprit que le dernier ?
Il y a dix ans on a eu une idée. En fait mon père a plein d’idées de romans formidables. Il ne sait pas écrire de romans. C’est normal, ce n’est pas son métier. Et moi je ne connais pas grand-chose à la science. J’ai fait des études littéraires. C’est ma soeur qui a fait des études scientifiques. On a eu une idée formidable qui s’appelait Code nano. On s’est heurté à un refus d’éditeur qui, je ne sais pas pourquoi, n’était pas intéressé. Je regrette qu’il l’ait refusé. Le livre devait traiter de la nanotechnologie.
Joël de Rosnay : L’idée du livre était qu’un pays arrive à fabriquer une nanomolécule qui est injectée dans une espèce de moustique ou de bug fabriqué par les hommes. Il se dirige sur les odeurs des gens ; attiré par l’odeur d’un président américain, il lui injecte la molécule dans son corps. Ce code nano va le transformer en une personne différente pouvant être gouvernée à distance. On avait inventé le personnage qui injecte le truc. Le financier qui le finance et le président qui reçoit la piqûre de moustique. Les éditeurs à qui on l’a proposé ont dit que c’est exactement le roman d’un auteur américain. J’ai dit que peut-être je fais mieux que lui. Finalement personne ne l’a publié.
Est-ce possible que dans le cadre d’une transfusion sanguine, les caractéristiques d’une personne soient transférées ?
Joël de Rosnay : Pas dans le cas d’une transfusion sanguine mais dans le cas d’une transplantation d’organe, la personne peut se sentir différente, voire mieux.
Le nouvel organe peut-il prendre le contrôle de la personne greffée ?
Non. Le cerveau, le coeur ou le foie ne sont pas hiérarchiquement en train de contrôler quelque chose. Le cerveau est une machine chimique avec des récepteurs gastriques. Il y a 100 millions de neurones dans l’intestin. Le cerveau est dans le corps et le corps est dans le cerveau. Il y a une relation étroite entre le cerveau et le corps. Le corps est un écosystème, une société de cellules dans laquelle le cerveau n’est pas le gouverneur mais le partenaire comme les autres. Un bon organe peut avoir un effet sur son fonctionnement.
Pouvez-vous nous parler de votre prochain livre ?
Tatiana de Rosnay : Mon prochain livre, il sort au mois de mars de l’année prochaine en France. C’est l’histoire d’un homme qui va renouveler son passeport. Maintenant on demande pas mal de papiers. J’en sais quelque chose. Mon père est né ici et ma mère à Rome. Ce jeune homme sera confronté à un mystère concernant son père et son grand-père et va découvrir sa part russe qui va lui permettre d’écrire un roman qui va le rendre très célèbre. C’est l’histoire d’un roman dans un roman…. que je vous invite à lire.
Joël de Rosnay : J’ai écrit un livre qui s’appelle Surfer la vie. Un livre sur le surf même si j’ai eu l’idée de la fluidité du surf pour faire la liaison entre la société pyramidale, la société transversale et la société fluide. Je dis que les politiques n’ont rien compris à ce qui est en train d’arriver. Ils ont une vision pyramidale du pouvoir alors qu’il est en train de se créer, grâce aux réseaux sociaux, à la génération internet, une nouvelle culture du numérique qui est en train de changer la donne dans les pays. Je m’inspire du surf pour faire un livre politique et un livre sur la philosophie de la vie.
Je travaille pour le printemps prochain sur un livre sur une nouvelle gouvernance liée à la notion de la civilisation du numérique et sur la nécessité d’écouter plus les citoyens. Pour 2017, je prévois un grand livre synthétique un peu comme Le Macroscope et L’Homme symbiotique. Comment le nano, le macro, le micro, le méso sont liés. Comment les feuilles des arbres, les coquillages, les galaxies ont des bases communes pourquoi. Comment le petit se retrouve dans le grand et le grand dans le petit. C’est un livre qui me révélera des choses à moi-même d’ailleurs…
Un message pour ceux qui viendront vous écouter jeudi à l’Auditorium Octave Wiehe ?
 
Joël de Rosnay : On va parler pour eux. On est prêt à les écouter et à répondre à leurs questions. Tatiana écrit des livres pour l’émotion et j’écris des livres scientifiques pour la compréhension. J’écris pour que les gens aient envie de leur avenir. On va essayer de leur dire que c’est magnifique le futur qui arrive et le futur de Maurice encore plus.
Tatiana de Rosnay : Et moi je suis venu dire que je suis très heureuse d’être ici avec mon père et de rencontrer mes lecteurs mauriciens qui m’écrivent très souvent.