À un moment où l’on parle de nombreux défis à relever dans le secteur de l’éducation, force est de constater que le système laisse peu de place à l’innovation. L’apport de la technologie, l’approche participative… les méthodes non académiques ont du mal à s’imposer car le résultat passe avant tout. Beaucoup de jeunes arrivent ainsi dans le métier avec des idées novatrices, mais le choc de la réalité est parfois brutal. Une réflexion s’impose alors qu’on célèbre aujourd’hui le Teacher’s Day.
Comment réconcilier la formation pédagogique et la réalité de la classe mauricienne ? C’est le grand défi qui attend aujourd’hui l’enseignant, selon le Dr Pascal Nadal, chargé de cours au Mauritius Institute of Education (MIE). Le formateur, qui est en contact permanent avec de jeunes enseignants, dit constater beaucoup d’enthousiasme chez ces derniers, mais une fois qu’ils mettent les pieds dans une école, c’est le dur retour à la réalité.
« Il faut reconnaître que les jeunes enseignants viennent d’une génération connectée à Internet. Ils sont au courant de ce qui se passe ailleurs et veulent innover. Par exemple, il y a des partages de fichiers et des lesson plans sur Facebook. J’ai même eu l’occasion de lire des contributions de jeunes enseignants mauriciens sur des forums internationaux. Mais les mettre en pratique ici s’avère plus difficile. »
Notre interlocuteur relève que souvent, lorsqu’un jeune enseignant arrive dans une école/un collège, il constate que le projecteur est fermé à clé dans une vitrine dans le bureau du principal. Lorsqu’il veut animer des classes participatives en appliquant le concept de role model, comme appris au cours de la formation, il se fait taper sur les doigts car il fait du bruit et dérange les autres. Lors de la visite de l’inspecteur, il sera interrogé sur le nombre de chapitres qu’il a pu couvrir et non sur la capacité à inculquer les leçons aux apprenants… « Tout cela fait que souvent le retour à la réalité est brutal. C’est la désillusion. »
Le Dr Nadal souligne que la frustration prendra de l’ampleur à l’avenir car à compter de 2012, selon les recommandations du PRB, il faudra obligatoirement passer par la formation pédagogique pour pouvoir enseigner à Maurice. « Valeur du jour, il y a une inadéquation entre la formation et la réalité de l’école. Il faut pouvoir concilier les deux. Au cours de la formation, nous mettons beaucoup d’accent sur le fait qu’il faille éviter la passivité de l’apprenant et développer des approches participatives. Mais dans la réalité, les jeunes enseignants sont contraints de suivre le même système. »
À qui la faute si la pédagogie moderne ne parvient pas à s’imposer ? Les autorités ? La direction de l’école ? Les parents ? « C’est tout le système à la fois », avance le Dr Pascal Nadal. « Il y a un fossé entre les réalités mauriciennes par rapport à la classe, les stakeholders et les pédagogies modernes. »
Mettre la technologie à contribution
La pédagogie moderne passe aussi par les outils technologiques. Nasser Beeharry, enseignant du primaire, est un des premiers à avoir appliqué les méthodes de l’éducation numérique. Il confie que pendant six ans il a travaillé avec des repeaters du CPE et c’est grâce à la technologie, notamment le tableau interactif, qu’il captive leur attention et les aide à assimiler les notions de base de l’apprentissage.
Pour étendre ce concept, explique Nasser Beeharry, il faut développer une culture informatique chez les enseignants. Il préconise même la création d’un club où les enseignants pourraient partager leurs expériences. Toutefois, la connexion internet reste un pari qui n’est pas gagné d’avance.
Développer de nouveaux outils pour relever les nouveaux défis de l’enseignement, c’est aussi la préoccupation de Jacques Lafitte, ancien maître d’école. Celui qui a monté la pièce âme balle-à-eau (lire ambalao en kreol) l’année dernière, anime aujourd’hui des ateliers de travail sur le thème New tools for modern challenges in education avec l’organisation Communic’Action.
Selon Jacques Lafitte, l’école est une mini société où les enfants transposent tout ce qu’ils vivent dans leur environnement. Ce qui résulte souvent en des conflits. « Notre pédagogie est dépassée. Elle ne correspond plus aux exigences sociales. » Notre interlocuteur trouve dommage que dans un tel contexte on vit plus dans l’interventionnisme que le préventif. « C’est quand le problème surgit qu’on va faire appel à des spécialistes. Or, cela pourrait être évité si dès le départ, il existe comme un contrat entre l’école et les parents. Il faut mettre les parents au courant des problèmes qui peuvent survenir au cours de la vie scolaire, mais aussi leur dire ce qu’on attend d’eux. »
Autant d’aspects de l’éducation qui donnent à réfléchir alors qu’on célèbre la journée des enseignants. Pour tous les intervenants, le métier est passionnant, mais faut-il encore que les enseignants aient la possibilité de faire vivre leur passion…