On disait, il n’y a pas si longtemps, qu’avec le progrès technologique, le papier était voué à disparaître, les forêts destinées à repousser. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? L’Homo Oeconomicus respire-t-il mieux que le Sapiens des champs ?
Rapidité, puissance, esthétique, outil fashion. L’ordinateur a su évoluer du fonctionnel, au social, vers l’indispensable. Tous les paramètres étaient réunis en vue de mettre à terre le papier… pour toujours. Les forêts repousseraient alors, le capital carbone amorcerait un déclin et l’humain respirerait mieux. La perspective séduit. Est-elle jusqu’ici réalisée ? Ou peut-elle être réalisable ?
Le site www. planetoscope. com estime que l’apparition de nouvelles technologies n’a pas eu l’effet escompté. D’abord, une certaine utilisation de papier est inextricablement liée à la croissance démographique ou aux besoins logistiques : cartons ou papiers d’hygiène. Si la consommation de papier graphique avait chuté dans certains pays comme la France, les nouvelles technologies auraient littéralement recyclé le papier dans d’autres usages.
Citons l’exemple de la mauvaise habitude d’imprimer les courriels (un email représentant déjà 19g de CO2 !) pour, entre autres, « faciliter sa lecture ». Question papier, on ne serait pas sorti de l’auberge… Mais faut-il en sortir ? L’expression mauricienne « ena seki pir, ena seki pli pir » traduit bien l’esprit de l’argument. Délaisser le papier est-il une solution plus écologique ?
La liseuse
Le livre numérique – communément appelé liseuse – présente une étude de cas intéressante. Il serait logique de penser que cet “outil” est une aubaine pour l’environnement grâce à d’éventuelles économies de papier. Le site www. encyclo-ecolo. com gomme ce cliché : si certaines modifications dans l’usage du papier sont notées, il n’en demeure pas moins qu’une liseuse est plus nocive à l’environnement qu’un bon vieux livre de poche. Et de citer un rapport de CleanTech : « Les produits technologiques nécessitent l’extraction de minerais précieux comme le coltan, le lithium ou les terres rares pour accroître la durée de vie des batteries, augmenter leur rapidité ou pousser la miniaturisation à l’extrême. Or l’exploitation minière est une cause majeure de déforestation et plus généralement de destruction des écosystèmes. »
Selon www. encyclo-ecolo. com, « en République Démocratique du Congo, l’extraction du coltan (colombo-tantalite), utilisé pour les condensateurs, alimente les conflits armés et entraîne une déforestation importante ». Ces minerais rares, observe-t-on par ailleurs, sont à l’origine de tensions géopolitiques croissantes qui pourraient déboucher sur des guerres pour en contrôler l’accès.
Vrai ou faux ? Géopolitique, exploitation minière – ce ne sont que des dommages collatéraux quand on sait que la liseuse consommerait peu d’énergie à l’usage. Vrai… sauf qu’il y a un « mais ». Et un « mais » de circonstance à cause de l’existence des effets rebonds.
Primo, plus les livres numériques se multiplient, plus le secteur entraîne une hausse globale de la consommation d’électricité. Secundo, la fabrication de ces objets est très vorace en énergie. Tertio, d’après le cabinet Carbone 4, il faudrait utiliser le livre électronique environ 15 ans pour amortir son bilan carbone. Il précise toutefois : « Ces produits sont conçus pour être jetés au bout de quelques années, voire de quelques mois, pour justifier l’achat d’un nouveau produit toujours plus performant. Par exemple, la batterie de l’iPad n’est pas détachable. Si l’alimentation électrique tombe en panne, le produit est bon pour la poubelle ! »
Selon une étude du cabinet Carbone 4 pour Hachette Livre, une tablette de lecture numérique dégage 250 fois plus de CO2 par an qu’un livre papier et il faudrait lire au moins 80 ouvrages numériques par an pendant trois ans avec la même liseuse pour que l’impact d’un livre numérique soit égal à celui d’une version papier.
Un journal numérique, plus écologique que le journal papier ? Selon une étude du Centre for Sustainable Communications (Suède) de 2007, lire son journal sur une tablette ou éventuellement sur le web est plus écologique que lire la version papier si le temps de lecture n’excède pas dix minutes. De plus, si la lecture excède les 30 minutes, la solution la plus écologique demeure la tablette numérique et lire son journal sur un ordinateur aura le même impact environnemental qu’une lecture d’une version papier.
Cloud
Si le clivage technologie-papier comporte certaines nuances, tel n’est pas le cas pour le Cloud qui pour sa part incarne tout le prix à payer pour la productivité et le confort qu’offre la société de consommation. La chasse aux sorcières est signée Greenpeace.
Rappelons d’abord ce qu’est le Cloud. L’informatique nuagique est un concept qui consiste à déporter sur des serveurs distants des stockages et traitements informatiques traditionnellement localisés sur des serveurs locaux ou sur le poste de l’utilisateur. Sans entrer dans les détails techniques, il permet, entre autres, que les données mobiles soient continuellement importées et réexportées favorisant la synchronisation entre différents terminaux.
Avec le Cloud, on bat la distance géographique. Les données sont continuellement sauvegardées et regroupées sur une mémoire virtuelle stockée dans des fermes d’hébergement et disponibles via Internet. Comme c’est pratique ! Toutefois, ce qui est pratique n’est pas toujours écologique. D’ailleurs l’incompatibilité des deux termes se vérifie de plus en plus par les temps qui courent.
Les qualités écologiques du Cloud sont remises en question par Greenpeace dans son rapport How Green is your Cloud ? (téléchargeable gratuitement sur le site greenpeace. org).
Gary Cook, spécialiste TIC de l’ONG internationale, rappelle l’enjeu. Les centres d’hébergement, dont de nombreux peuvent être aperçus de l’espace, consomment chacun l’équivalent de 180 000 foyers américains. L’expert souligne que « malgré le potentiel de clean-energy que possède le Cloud, la majorité des sociétés d’informatique consument leur expansion sans se soucier du type d’énergie qu’elles utilisent ». Trois des plus grandes sociétés informatiques – Amazon, Apple et Microsoft – dépendent ainsi fortement des énergies fossiles. « On recense des tentatives de certaines entreprises de présenter le Cloud comme intrinsèquement vert, malgré un manque de transparence et de moyens déployés pour mesurer l’impact environnemental », ajoute-t-il. Ce qui encourage le magazine PC-Plus à commenter : « Des sociétés novatrices continuent à exploiter une technologie fossile en utilisant des énergies comme le charbon. »
Avenir
Le futur, on y est déjà. Et dans les faits, très peu de projections « à potentiel vert » se sont réalisées. Bien sûr, certains progrès sont éloquents. Mais de l’effet rebond aux facteurs atténuants, les sceptiques pourraient sérieusement se demander : « La technologie a-t-elle du propre ? » Technologie verte : serait-ce un non-sens ? Dans ce cas, quelles seraient les solutions ?
L’informatique devient un impératif social. Il est inenvisageable de s’en passer. Comment militer ? Dans un premier temps, développer le soin du détail, le progrès dans les petites choses. Pour ainsi dire, si on est « branché », pas besoin « d’imprimer ». Il faudra choisir son mode de pollution et de s’y cantonner scrupuleusement, et éviter une accumulation des maux. Il faut aussi retrouver le geste d’éliminer le surplus. La moindre donnée peut polluer. Par exemple, ce n’est parce que le Cloud allège sa mémoire virtuelle que l’utilisateur doit y entreposer toutes ses archives, jusqu’aux plus redondantes. Ne pas faire du Cloud un dépotoir, c’est déjà un pas, si bien soit-il, minuscule. En attendant une éventuelle prise de conscience