Le pays vit un moment grave de son histoire, la fin d’un double cycle : économique et politique. Les forces politiques et économiques dominantes sont trop prises dans leurs calculs tactiques pour y consacrer le temps et l’énergie nécessaires pour une réelle prise de conscience et une réflexion sérieuse. Quant aux forces alternatives elles se cherchent pour sortir du statut de nébuleuse sans prise réelle alors que la population oscille entre tantôt la « dépression » tantôt l’abdication-soumission à une culture de « rod bout » quand elle n’exprime pas un souhait pour un assainissement général de la société.
 Dans l’actualité, c’est tout le jeu sur l’échiquier politique pour la constitution des blocs (qui vont s’affronter aux prochaines législatives) qui continue. Même si rien n’est encore finalisé on voit se dessiner certaines lignes de force qui vont finir par se préciser ou non. Toutefois, le temps est venu d’ouvrir le débat national sur le projet de société et le modèle de développement souhaitables. L’enjeu pour notre société consiste à négocier le tournant pour sortir de cette double fin de cycle. Sommes-nous capables en tant que nation de nous engager dans la recherche saine des solutions concrètes aux nombreux défis sociétaux et économiques actuels et à venir ?
Au niveau des partis du mainstream cette problématique se résume à ce qui suit. L’alliance au pouvoir n’a rien à se reprocher quant à sa vision pour le pays. Les critiques sur le fonctionnement de la société, sur la gestion des grands dossiers sociaux et économiques n’ont selon elle aucun fondement si ce n’est la mauvaise foi des opposants et des journalistes. L’opposition MMM insiste sur le nettoyage – entendez par là la lutte contre la corruption donc les corrompus. Les deux autres axes du changement proposent l’approfondissement de la démocratie et la relance de l’économie. Tout ceci ne renvoie pas à un nouveau projet de société ni à un nouveau modèle de développement. Il en est de même du côté du MSM dont la priorité est de débarrasser le pays du régime de N. Ramgoolam qui risque, selon lui, de conduire le pays à sa ruine et la population à la misère noire comme en 1982. Pour ce parti, Sir Anerood Jugnauth, avec le « miracle économique » à son actif, est l’alternative pour un leadership fort.
Si le pays vit difficilement aujourd’hui, c’est que depuis deux décennies les politiques ont entretenu une confusion entre fin de cycle de développement et fin de cycle électoral, chacune renvoyant à des problématiques – et donc des solutions – différentes. Cette confusion a contribué à compliquer la double fin de cycle que connaît actuellement le pays. Ils sont nombreux ceux qui affirment avec raison que l’avenir n’est certainement pas la continuité prônée par les forces mainstream. Il y a besoin de rupture pour jeter les bases d’un renouveau sociétal et économique ; une rupture avec des conceptions et des pratiques dépassées, symbolisées par la culture de rod boute. Si les forces mainstream ne sont pas porteurs d’avenir, qu’en est-il des forces – partis, mouvements, associations – qui prônent un changement de modèle socio-économique ?
Quiconque veut être dans le concret des problèmes pour le concret des solutions ne peut évacuer certains aspects fondamentaux d’une réflex-action du changement souhaité et souhaitable. Nous pensons aux contraintes de l’environnement externe qui déterminent la réelle marge de manoeuvre ; la complexité et la difficulté des problématiques sociétaux et économiques ; les sources de blocages et de résistances ; les atouts, énergies et forces potentiels pour soutenir le changement ; le workability des options stratégiques alternatives dans les différents domaines. Le premier pas, une fois intégrés ces aspects, consisterait à l’élaboration d’un programme minimaliste qu’il faudrait faire accepter.
Au delà des conditions à réunir et le contenu programmatique, il reste toute la question de la capacité à convaincre, à fédérer et à mobiliser. Et ce chantier là n’est pas, à la lumière d’un état des lieux clinique, simple. On est confronté à de sérieux problèmes : clash de personnalités, conflits d’egos, différences idéologiques marquées, guerre de territoires. Au final, les animateurs auront un choix à faire : persister dans leurs intransigeances diverses ou s’efforcer de s’entendre pour faire avancer le processus du changement. Seront-ils à la hauteur de l’enjeu historique ? Seul l’avenir nous le dira !
Même si les forces principales parvenaient à s’entendre sur un programme et une stratégie minimaliste, est-ce pour autant que leur projet trouvera écho dans la population, chez les jeunes ? Les réponses à cette question sont contrastées. Certains désespèrent de la population qui serait contaminée par la culture de « rod enn bout », par le repli dans la sphère du privé-familial etc. D’autres par contre sont d’avis qu’une offre politique crédible et valable va réveiller et mobiliser graduellement une partie de la population. Ouvrons ici une parenthèse sur l’espoir que certains fondent sur la contribution des réseaux sociaux dans la constitution d’une dynamique citoyenne. Valeur du jour, la toile (le web) pour la grande majorité des internautes mauriciens « engagés » est davantage un espace-refuge, un lieu virtuel pour se donner bonne conscience, un « défouloir » pour résoudre une crise existentielle et/ou identitaire plutôt qu’une plateforme de mobilisation et de discussions.
Une chose est sûre : le vrai changement ne se décrète pas. Celui dont le pays a besoin est particulièrement compliqué car il s’agit d’enclencher un processus pour sortir d’une double fin de cycle sur fond de crise sociétale aiguë. Et pour cela il faudra trouver suffisamment de femmes et d’hommes capables de combler trois déficits dont souffre notre société : les déficits de coeur, d’intelligence et de raison.