Texte et photos : QUENTIN (De Paris)

Les Gilets Jaunes (Acte V) devant l’Opéra Garnier, Paris, samedi

« Renoncer à sa liberté c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs. » C’est sur cette citation du philosophe des Lumières Jean Jacques Rousseau que nous pouvons nous interroger à propos de la notion de liberté. Cette dernière est inscrite dans l’histoire française et peut s’expliquer par bon nombre de révoltes ou de révolutions. Celle de 1789 marque un tournant dans l’histoire de France, lorsque la liberté devient une partie de la devise « Liberté, Égalité, Fraternité ». Celle de mai 1968 annonce un mouvement de contestation politique, social et culturel. Aujourd’hui nous avons le mouvement des gilets jaunes, une révolte inédite qui s’est construite grâce aux réseaux sociaux. La question que nous pourrions nous poser, est la suivante : pourquoi les Français sont intrinsèquement contestataires ?

 

De prime abord nous devons faire une différence entre révolte et révolution. La révolte est une manifestation collective de refus d’obéissance qui s’oppose ouvertement à l’autorité établie avec un sentiment violent d’indignation et de réprobation. La révolution quant à elle est un changement brusque et violent dans la structure politique et sociale d’un État, qui se produit quand un groupe se révolte contre les autorités en place et prend le pouvoir.
Aristote, afin d’expliquer le principe de révolution prend l’exemple de l’homme (représentant le peuple), du lion (représentant les forces armées) et du monstre (représentant l’état, le gouvernement). Si l’homme ne fait rien il est dévoré par le lion qui est lui-même englouti par le monstre. Pour sa survie l’homme doit dompter le lion pour qu’à eux deux ils puissent vaincre le monstre. Aristote souligne ainsi par cette histoire que pour qu’il y ait une révolution, il faut non seulement le peuple mais aussi les forces armées unies avec lui. 

J’ai pour ma part été manifesté avec les gilets jaunes. Pourquoi me diriez-vous ? Je ne suis pas politisé. Je ne suis pas particulièrement favorable aux mouvements de foule. Je ne fais pas partie d’une classe sociale défavorisée. Cependant étant étudiant et citoyen, j’ai conscience que mon avenir se construit maintenant. Je me suis identifié à cette révolte car elle représente avant tout un mouvement citoyen apolitique, unissant toutes les classes sociales oubliées par le pouvoir central, c’est-à-dire les ruraux, les ouvriers délaissés, les classes moyennes dont le futur semble incertain. La singularité de ce mouvement réside dans son caractère inattendu. Néanmoins il n’est pas soudain, c’est « une transformation silencieuse » si l’on reprend les termes du philosophe contemporain François Jullien. Cette transformation s’explique par un ras-le-bol général des Français qui surgit d’une façon impromptue à la suite d’une augmentation sur le prix des carburants.

Cette transformation est silencieuse dans le sens où elle est lente, invisible. Ce mal-être est bien antérieur à Emmanuel Macron. À première vue le mouvement semble anarchique mais de par mon expérience sur le terrain (j’ai participé à l’Acte V), j’ai tout de suite compris que cet événement était extrêmement organisé. Avec un ami je suis arrivé place de la République au matin de samedi dernier et j’ai rejoint une poignée de gilets jaunes, le groupe Alpha qui s’était rencontré et formé sur les réseaux sociaux. Tous ces petits groupes en forment un seul, un seul mouvement extrêmement massif. Je suis parti par la suite devant l’Opéra Garnier où les policiers avaient pour ordre de nous bloquer ; canons à eau, voitures de police, CRS en bouclier, flash-ball étaient légion. J’ai discuté avec des policiers, ils avaient l’ordre de nous bloquer mais sans connaître la raison. Ils sont en quelque sorte des gilets jaunes passifs. Ils nous soutiennent dans l’ombre (d’ailleurs le taux de suicide dans ce milieu est extrêmement élevé). En fin d’après-midi le point de rassemblement était la place de la République. On a vu un rassemblement gigantesque annonçant un mouvement de masse inopiné. Nous avons défilé dans les rues de Paris passant par des lieux mythiques, le Marais, devant la Comédie Française, le Louvre ou encore l’Hôtel de Ville.

Cet événement sans précédent pose le problème entre la légitimité et la justice. Ce mouvement, parce qu’il est illégitime – une manifestation illégale non encadrée – mérite-t-il de subir certaines bavures policières ? Cette problématique peut faire écho à une phrase de Pascal : « La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique ».

Pour moi un bon politicien n’est pas celui qui décide mais celui qui sert. Le président ou le ministre n’est pas celui qui dirige un pays mais qui est à son service. Ils sont des exécutants. Si l’on reprend le philosophe antique Platon l’idée du politicien ça n’est aucunement d’avoir un excellent talent oratoire ou encore d’être une figure charismatique – car ses qualités se rapprochent plus du charlatan que du politique – mais tout simplement d’agir pour le bien de la cité, pour la cité. 

Si Proudhon, philosophe anarchiste, est pour que le peuple gouverne pour le peuple, je pense néanmoins qu’une élite politique est importante. Mais elle doit être plus égalitaire, dans le respect de la devise française, où un ministre n’aurait pas ses privilèges, celui-ci étant aussi important qu’un éboueur car tous deux assurant le bon fonctionnement du pays. Car pourquoi un ministre aurait-il le droit d’avoir une immunité, être doté d’un chauffeur personnel alors que le commun des mortels trime ?

Personnellement je pense que le peuple doit faire l’objet de plus de considération dans la sphère politique. Dans le cadre du référendum d’initiative citoyenne (R.I.C.) – qui est une des dernières revendications des gilets jaunes à ce jour – je ne pense pas qu’il puisse être appliqué de façon nationale mais nous pouvons trouver des substituts ou d’autres moyens d’exprimer l’avis du peuple.

Le peuple français, in fine, est contestataire car il veut se battre pour une justice sociale et dans l’intérêt du peuple – en conservant une élite tant qu’elle n’empiète pas sur cette justice sociale. Le mouvement des gilets jaunes bien que s’essoufflant peu à peu renaîtra de ses cendres sans doute plus fort encore à la moindre étincelle.

La justice sociale peut appartenir à tous, alors je vous invite, peuple mauricien, à vous intéresser aux privilèges de certains dirigeants à Maurice et mettre fin à la corruption !