Ils attendent tous avec ferveur, l’arrivée de ce mythique gourou qui leur promet les monts et merveilles de l’au-delà au milieu de toutes ces clameurs qui recèlent le pouvoir de briser les tympans de l’humble mortel. Ce soir, un grand rassemblement collectif est prévu pour quémander l’aide de l’Être suprême dans le sauvetage de leur âme et du monde. Mais entre méditer avec un oeil ouvert, chanter à tue-tête et observer du coin de l’oeil le beau sari ou les bijoux étincelants de la voisine, il est fort probable que le dévot n’ait guère le temps de se recueillir pour le monde. Trois boîtes transparentes gisent à l’entrée où trône déjà un grand nombre de roupies et de billets, formant déjà des monticules avant même que la grande prière ait commencé. Presque indécente et troublante cette union perpétuelle entre l’argent et le pseudo-sacré… Tout se passe comme si l’entrée dans le sanctuaire exige à tout prix, l’apport de l’argent. Progressivement, les visages se chargent d’une anticipation bienheureuse. Le gourou va bientôt arriver. A l’entrée, des tambours lancent leurs clameurs dans la nuit noire et des sourires de complaisance mielleuse se répandent sur les visages, assoiffés d’un ailleurs meilleur. Tel un roi, le gourou entre, ses yeux s’ouvrant et se refermant comme pour balancer des bénédictions invisibles à la foule. Des femmes jettent des fleurs sur lui, respectueusement drapées dans des saris dont la couleur est dictée par la volonté du gourou. Car ce gourou sait d’emblée quelle couleur est plus apte à attirer les faveurs des dieux chaque jour et bien sûr les femmes se plient volontiers à ce commandement suprême, proféré par une bouche aussi pleine de sagesse.
Après la ronde de ses gardes du corps et le rouge chatoyant du sari de sa femme, vient le tour de la cérémonie entre l’homme saint et son épouse. Il s’assoit en posture de méditation et sa femme, se prenant pour une énième incarnation de je-ne-sais-qui-ou-quoi, tourne le plateau d’offrandes autour de lui, se contorsionnant devant le maître. Et cette foule qui regarde avec des yeux frits, le spectacle scénarisé de cette dévotion pieusement féminine… Après cet interlude si charmant entre mari et femme, vient le temps d’un témoignage dont le but consiste à glorifier le pouvoir du gourou-guérisseur bien-aimé. Une femme avec une voix plaintive, s’étouffant presque dans ses propres larmes, qui raconte le calvaire qu’elle a vécu auprès des « médecins-scientifiques » avant d’avoir été touchée par la grâce de l’homme saint qui, miraculeusement, lui a rendu l’usage de ses jambes. Dévalorisation du corps médical qui passe pour une institution incompétente, ignorante des saintes lois divines, peuplée de mécréants qui ne jurent que par la science et le progrès technologique. Et le propre discours du gourou qui vient couronner les sublimes chroniques de cette (mal) heureuse. Discours qui incite d’abord à délaisser la Raison au profit du coeur, à ne pas questionner les mystères de la croyance superstitieuse avec la lucidité de l’esprit. Il désamorce ainsi dès le début, toute tentative d’analyse critique dans l’esprit des fidèles. Tactique de bon marché, vieille comme le monde : poser la dualité esprit-coeur de manière si aberrante que les fidèles finiraient par voir dans le scepticisme et l’incrédulité des autres, les manifestations tortueuses du diable. La rhétorique du diable revient souvent dans ses propos, ainsi que des nombreuses façons de s’en débarrasser, notamment en enfermant dans un tissu noir, des graines de moutarde et des tranches de limon. Il faut ensuite ramener le petit paquet maléfique afin que le gourou le brûle dans le grand feu qu’il allumera bientôt. Il parle d’Einstein et ose affirmer que celui-ci ne croyait pas en Dieu. Faux, Einstein était parfaitement conscient d’une puissance supérieure qui régit l’ordre du monde. Il parle de Van Gogh et ose dire que celui-ci ne vivait que par la grâce de Dieu et n’avait besoin de rien d’autre. Non, Van Gogh a toujours été un être tourmenté et il sollicitait toujours l’aide financière de son frère Théo. Et pour pimenter le tout, dans une tentative d’universaliser son message, il intègre à son discours des références bibliques inexactes.
Monsieur le gourou, pourquoi interdisez-vous les caméras et les portables lors de vos séances ? Pour que le peuple ne voit pas toutes ces femmes qui entrent en transe et qui se jettent par terre, à vos pieds, comme si elles étaient possédées ? Pourquoi ne choisissez-vous que de belles femmes pour chanter vos mérites sur internet ? Techniques de marketing bien rodées, tactiques manipulatrices, perversion volontaire de faits historiques, amalgames en tous genres, adepte du sensationnalisme, vous avez élaboré une stratégie qui malheureusement fonctionne à merveille sur de nombreux concitoyens. Vous êtes devenu l’opium d’une communauté grandissante, prête à renier le spirituel au profit du rituel. Vous vous exprimez dans notre langue maternelle, le créole, ce qui a pour effet, de toucher un plus grand nombre de personnes. Au lieu de parler de la bienveillance de Dieu, vous préférez vous attarder sur les ruses du diable, maintenant ainsi les esprits dans la gangue de la crainte. Vous les tenez par la peur et ils vous répondent par la piété. Tout cela au nom de Dieu, tout cela au nom d’une religion que vous changez en superstitions, distorsions et tergiversations stériles. J’ose dénoncer ces gourous qui pensent détenir le monopole d’une pseudo-sagesse, qui ne reculent devant rien pour induire la population en erreur, qui maintiennent les esprits dans un paganisme obscur, qui abusent de la crédulité des gens pour bâtir leur empire de religiosité, qui se pavanent les doigts chargés de bagues en or, qui ont jusqu’à cinq portables et qui se baladent dans des voitures de grande marque, qui pervertissent les véritables messages d’une religion plus que millénaire.