Zameer, 21 ans, et Emraan, 20 ans (prénoms modifiés), ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Visages défaits, mines hagardes, apparence négligée, ils traînent les rues, enchaînant les petits boulots. Ces deux jeunes de la banlieue de la capitale sont accros aux stupéfiants depuis leur adolescence. Amis d’enfance, ils font ensemble les 400 coups. Chaque jour est un nouveau péril dicté par le “yen” des produits qu’ils fument ou consomment. Les drogues, confient-ils, « nous ont volé notre jeunesse, notre vie. » Résignés, ces jeunes hommes estiment que « notre vie est désormais finie. » Si Emraan, grâce au soutien de ses parents, a tenté une détox dans une clinique locale, et est parvenu temporairement à s’en sortir, en revanche, Zameer lui enchaîne les tentatives, mais en vain. « La détox médicamenteuse n’est pas suffisamment puissante », relève-t-il.
« Ni kapav habillé, ni pran kont si bizin baigne, koup seve, aste enn linz ou enn savat ! Ou kroir anvi mett enn serye ek enn 35 kan ou koumsa ? Mo mem mo pa pe kapav okip mo lekor, aster mo pu ale tir enn zanfan dan lakaz so mama, kot li dan bien, ek fer li pass mizer ? Narien nepli bon kan ounn vinn esklav sa bann sibstans la ! » Zameer et Emraan donnent l’impression d’avoir baissé les bras. Impuissants face à l’inéluctable descente aux enfers à laquelle les ont condamnés les substances telles que le Brown sugar, le Subutex (à usage détourné), les sirops pour la toux, les psychotropes, l’alcool, le gandia, pour ne citer que ceux-là. « Ladrog, disent-ils, inn fini nou ! » Bien que souhaitant s’en sortir, ils semblent résignés à penser que leur vie est finie. « Au commencement, quand on découvre ces produits, bel nisa ! Dir ou, television guet ou ! »
Mais graduellement, c’est la désillusion… « Ou nepli anvi narien. Ou guet kamarad passe ek zot ti copine. Ou dir ti pou serye ousi ti parey, ena enn ti fianse, ale serse li lekol, avoy li SMS, zwenn li… Me lerla ou guet oumem dan la glas, ou dir “less li”. Ou gayn honte ou mem. Et yen ladrog la pli for ki tou… »
Nos deux interlocuteurs font connaissance avec les produits alors qu’ils ont respectivement 16 et 17 ans. « Ça a commencé par une cigarette, expliquent-ils d’une même voix. Puis, on s’est dit pourquoi ne pas essayer “enn mass”… Ensuite, on a tenté l’héroïne, le Subutex… » Le fait de passer du temps avec d’autres amis amène inévitablement ces frottements.
À ces produits, les deux jeunes hommes couplent parfois « un peu de sirop pour la toux Benylin ou Kaffan qui contiennent de la codéine, des psychotropes, des gouttes (Rivotril)… » Mais le plus souvent, désormais, précisent-ils, « nous nous partageons un quart d’un comprimé de Subutex. Cela suffit à apaiser les symptômes de manque et nous permet d’avoir un peu de force pour travailler, gagner juste ce qu’il faut pour se payer la prochaine dose… » Car c’est, après sept ans de galère, tout ce qui importe dans leur quotidien : que passe le jour présent et, une fois demain, entamer l’éternel recommencement ; se dégotter un petit boulot vite et bien payé, de quoi s’offrir sa nouvelle dose… Et attendre le lendemain.
Technicien pour climatiseurs
La seule chose qui rappelle qu’Emraan et Zameer ont une vingtaine d’années, c’est cette petite lueur espiègle au fond de leurs yeux, signe de leur instinct de survie et de leur désir d’essayer, malgré tout, de se battre. Ces jeunes hommes n’étaient pas destinés à devenir des toxicomanes. Leur cheminement, leur « manque de distractions saines, le fait de ne pas avoir de responsabilités, aussi », les ont conduits vers cette pente vertigineuse. Toucher le fond est une étape quasi régulière pour nos jeunes interlocuteurs. Au départ, avant de se laisser happer par l’addiction aux produits, Emraan avait démarré une carrière comme technicien au sein d’une compagnie privée très réputée et il s’occupait de climatiseurs.
Zameer, pour sa part, recalé du CPE, fréquentait encore les bancs des institutions scolaires quand il s’est laissé piéger. D’apparence négligée, Zameer, maigre comme un clou, se déplace tel un sexagénaire. « On ne peut pas dire que c’est la faute des autres, des amis ou de mes parents, par exemple, si j’en suis arrivé là », souligne-t-il lucidement. Notre interlocuteur explique qu’il était déjà au courant de ce que sont les drogues. « J’ai reçu une bonne formation sur la question. Je sais quels sont leur effet sur le corps, les menaces et les dangers. Pa kapav dir pa ti koner… Pourtan, monn fer li ! » Et il cite également l’exemple d’un frère aîné ayant succombé aux sirènes des produits et qui s’est longtemps battu pour s’en sortir.
Zameer se targue, cependant, de ne pas en être arrivé au point de s’injecter les produits dans les veines. « J’ai réussi à échapper à cela ! reconnaît-il. J’y ai résisté. Mo kone ki zour mo fer sa, abe la fini mem, sa… » Autre source d’espoir pour le jeune homme : il n’a jamais volé. « Mo pa finn ena lame long, déclare-t-il. Ena zour kot pena cash pou aste la drog la, me mo prefer tini, mor san li plito ki ale kokin fami ou deor. » Durant ses sept ans de parcours de toxicomane, Zameer a ainsi pu s’éviter des ennuis avec les forces de l’ordre. « Zame missie la pa finn rant kot mwa, ni fouille, ni trouve narien. »
En revanche, Emraan n’a pas eu cette même chance. Il y a quatre ans, le jeune homme s’est retrouvé en prison « pour deux fois rien, allègue-t-il. Il n’y avait rien chez moi quand ils sont venus faire la fouille. Mais on m’a quand même collé une charge… » L’ami d’enfance de Zameer a aussi connu des déboires plus graves. À un moment, alors qu’il était technicien au sein d’une compagnie privée très réputée, il possédait une voiture, qu’il a vendue. « J’en ai obtenu Rs 450 000, explique-t-il. C’était vers la fin d’octobre de cette année-là. Au 5 janvier, il ne me restait même pas de quoi m’acheter une cigarette ! J’avais tout flambé en drogues ! »
Dans sa déchéance, Emraan en arrive même à voler. Les bijoux de sa mère, confie-t-il, « y sont passés ». Les deux jeunes hommes ne se voilent pas la face. « Au départ, quand on a commencé à prendre des substances, on avait de l’argent, et le produit ne coûtait pas cher, relève Zameer. Cela nous revenait à disons Rs 100 par jour. Parfois, quand on y ajoute un sirop pour la toux ou des comprimés, au pis aller, cela va dans les Rs 500. » Mais quand les prix flambent, assurent-ils, ils doivent changer de méthode.
Chantage émotionnel
« On a même acheté un quart de comprimé de Subutex à Rs 1 000, une fois ! » Emraan se rappelle aussi cette fois où il a « claqué plus de Rs 4 000 en une journée, juste pour quelques doses de Brown qui ne nous avaient procuré aucun plaisir. Puis, on a aussi dû acheter un demi-quart de comprimé de Subutex pour enfin être soulagés, car les cinq demi-quarts de doses de Brown ne faisaient aucun effet ! »
Les deux jeunes hommes témoignent de la cruauté de la réalité sur le terrain. « Parfoi, mank Rs 25 ou Rs 10 pou enn dose. Kapav, dan sa ler la ou anvi aste enn gato, ou ale koup ou seve, ou gard sa kas la pou enn lot zafer… Me zis parski marsan pu tret ou kuma lisien si ou mank Rs 10, Rs 15, ou pu tann telma maltrete ek ou pa pu gayn dose la narien, ou prefer blok sa ti cash la pou ou dose… Vinn move sa. »
La dépendance aux produits, soutiennent nos interlocuteurs, « entraîne une série de changements de comportement. On devient avare. On se néglige. » Mais surtout, relèvent Emraan et Zameer, « on se rend compte que l’on peut faire du chantage émotionnel. » Le second poursuit : « Kan mo “fat yen”, mo nerve, mo koz brite. Mo mama konn sa bien ; mo reponn li brite… » Et quand il est dans un tel état, Zameer souligne qu’il est « totalement lucide de ma condition. Lerla mem sa vinn enn zwe… Mo kone kuma mo grince enn kou, mo pou gayn saki mo dimande… »
Emraan souligne que « sans l’aide de mes parents, je n’aurais pas eu le courage de vouloir m’en sortir. Ils font tout pour cela et n’hésitent pas à y mettre les moyens. » L’ancien technicien explique comment ses parents l’ont emmené pour une cure médicale dans une clinique privée « qui a marché. Les médicaments étaient efficaces. » En revanche, Zameer n’a pas eu cette même chance par le biais des centres de traitement qu’il a fréquentés : « On m’y a prescrit la détox avec les comprimés. Mais ceux-ci ne sont pas assez puissants. Yen la ankor lamem… »
Pour l’heure, les deux amis poursuivent leur route. Quand Le Mauricien est allé à leur rencontre, ils venaient de « fumer notre dose quotidienne. Parfois, on peut s’en passer, un jour, un mois… Mais après, ça vous reprend… » Zameer souhaite intégrer le programme de substitution par la méthadone. « Au moins, j’aurais un meilleur traitement qui m’aidera à décrocher, car j’ai la volonté d’arrêter. Il me faut juste un peu d’aide… »