Si tout se passe comme le prévoit le plan de la compagnie de pêche Raphaël Fishing, l’archipel des Cargados Carajos, territoire mauricien outre-mer plus connu sous le nom de St. Brandon, connaîtra dans les prochains mois ou années un développement d’envergure dans le domaine de l’éco-tourisme. L’avant-dernier Conseil des ministres de l’année écoulée a effectivement donné son aval à un vieux projet qu’a soumis cette compagnie détentrice d’un bail permanent sur treize des vingt-huit îlots que compte l’archipel.? Comme l’exigent les procédures, le projet a d’abord été présenté au ministre des Administrations régionales et des îles outre-mers, M. Hervé Aimée et celui-ci s’est ensuite chargé de le défendre auprès du gouvernement. Il prévoit un développement de la pêche à la mouche et la construction de quelques lodges haut de gamme destinés à des touristes fortunés.
Raphaël Fishing et le gouvernement, qui ont longtemps été en conflit sur le devenir de l’archipel, ont, semble-t-il, réussi à s’entendre sur son exploitation à condition, toutefois, est-il précisé de part et d’autres, que le délicat écosystème et l’environnement marin soient protégés de manière sérieuse à travers un plan.
Le projet consiste à proposer un ensemble de services à des touristes hautement sélectifs et intéressés par l’éco-tourisme. Ceux-ci seraient logés principalement sur l’île aux Cocos — située dans la partie sud de St. Brandon — où seraient construites douze à quinze lodges séparés et bien équipés ainsi que des quarters pour le personnel. Le coût de ces infrastructures serait de Rs 220 à 275 millions. Un bungalow luxueux pouvant accommoder 8 à 12 pêcheurs à la mouche sera également construit sur l’îlot principal Raphaël et le village actuel des pêcheurs serait rénové à hauteur de Rs 35 millions. La pêche à la mouche est une activité uniquement axée sur le loisir, le pêcheur amateur étant tenu de relâcher sa prise.
Un hydravion pour le transport
Selon les estimations préliminaires de la compagnie, quelque 320 touristes bénéficieraient d’un package exclusif sur l’île-aux-Cocos et 200 pêcheurs à la mouche en profiteraient sur l’îlot Raphaël. Ensuite, d’année en année, le nombre de touristes passerait à plus ou moins 800 générant ainsi quelque Rs 117.6 millions  dès la première année d’opération. A terme, la compagnie prévoit d’encaisser  environ Rs 182 millions annuellement.
La compagnie serait parvenue à persuader le gouvernement que, pour des raisons pratiques dont des raisons d’ordre écologique, le meilleur mode de transport (aller-retour) des touristes dans l’archipel serait un hydravion de 10 à 16 sièges. L’appareil effectuerait un vol par semaine lors de la basse saison et deux durant la période de pointe. L’investissement à ce niveau se situerait à Rs 180 millions.
Raphaël Fishing Ltd a prévu d’utiliser différents types de bateaux afin, affirme-t-elle, « de permettre des activités compatibles avec l’environnement ». Ainsi, en conformité avec les recommandations de la Banque mondiale, les touristes auraient un accès contrôlé aux îlots peuplés d’oiseaux et de tortues de mer, pourraient s’adonner à la plongée, au snorkeling, observer les épaves de navires et faire du reef walking à marées basses. Ceux-là qui le souhaitent pourraient aussi aider à la restauration des îles et à la collecte de données scientifiques.
Engagements pour la conservation de l’environnement
Selon nos informations, le Conseil des ministres aurait été rassuré par les engagements pris par Raphaël Fishing de « développer tout en prenant garde de conserver l’environnement naturel délicat de l’archipel ». Dans le cinquième chapitre de son projet, la compagnie a affirmé aux décideurs politiques ce qui suit: « Etant donné la fragilité et la vulnérabilité de St. Brandon, il est d’une importance capitale que les conditions écologiques présentes et futures de l’archipel soient prises en compte avant d’y entreprendre tout développement. Dans ce contexte, Raphaël Fishing ne s’est épargnée aucun effort pour protéger cet écosystème et a initié des consultations avec le gouvernement en vue de faire décréter la région Zone de Protection Marine comme cela a été recommandé dans un rapport de la Banque mondiale en 1997. »
Il faut rappeler que St. Brandon a été l’objet d’un très grave conflit de propriété entre l’Etat et la compagnie de pêche Raphaël Fishing. Particulièrement, depuis que Navin Ramgoolam est arrivé au pouvoir pour la première fois en 1995. Ce conflit portait sur le contrôle de 13 îlots gérés par la compagnie depuis 1928. Selon le gouvernement issu des élections générales de 1995, au sein duquel feu James Burty David agissait comme ministre des Iles outre-mers, le bail de Raphaël Fishing arrivait à terme et ces îlots se devaient d’être retournés à l’Etat. La compagnie, déjà dirigée par Alain Langlois, ne l’entendit pas de cette oreille et soutenait détenir un bail permanent octroyé par l’ancien gouvernement colonial britannique. C’est-à-dire, en tous points, irrévocable.
Dans une première manche légale devant la Cour suprême, l’Etat avait gagné, le juge Paul Lam Shang Leen ayant décrété qu’un bail à vie ne pouvait être prolongé au-delà d’un siècle. Mais c’est Raphaël Fishing qui obtint le dernier mot auprès du Judicial Committee du Privy Council. Les Law Lords britanniques devaient confirmer que, tout en faisant partie de la République de Maurice, les treize îlots sont sous un régime de bail permanent en faveur de la compagnie. Ces treize îlots sont l’île du Sud (où l’île Boisées), Petit Fou, l’Avocaire, l’île aux Fous, l’île du Gouvernement, Petit Mapou, Grand Mapou, La Baleine, l’île aux Cocos, Raphaël, Verronge, l’île aux Bois et Baleines Rocks.
« Un plus pour le pays »
L’Etat, à travers l’Outer Islands Development Corportation, gère, lui, totalement, quinze autres îlots que sont Albatross (ndlr : où un des plus vieux phares de la région de l’Océan indien tombe en décrépitude faute d’entretien), l’île du Nord, Sirène, Pearl, Frégates, Sandy Cays, Puits-à-Eau, Tortues, Paul, Courson, Capitaine, Grand Dagorne, Petit Dagorne, Poulailler et Longue. Les 28 îlots, situés à quelque 450 kilomètres au Nord-Est de Maurice totalisent quelque 230 hectares dispersés sur une zone de 1000 kilomètres carrés. C’est un immense sanctuaire d’oiseaux de mers (Fous, Sternes entre autres), de poissons et de fruits de mer variés. Le paysage est splendide. Le seul problème est la forte présence de requins attirés, entre autres, par les activités de pêche industrielles.
Le projet de Raphaël Fishing daterait de 1998. Après des années d’affrontements avec le gouvernement, beaucoup pensent que la compagnie a pu ainsi, cette fois, le faire approuver et a eu également l’intelligence de proposer que « l’Etat soit partenaire stratégique dans un projet susceptible d’ouvrir la voie à d’autres développements d’intérêt national dans un domaine éco-touristique qui devient une fast developping industry à travers le monde. Notre idée a toujours été la même et nous n’avons jamais voulu la changer. Nous croyons toujours qu’avec un bon plan de management, et la compagnie et le gouvernement pourront atteindre l’objectif fixé. Ce sera un plus pour le pays », a assuré Alain Langlois avec lequel Week-End a eu une très rapide conversation avant qu’il n’embarque pour l’archipel il y a une semaine.
Pour certains observateurs qui ont eu une chance dans leur vie d’aller à St. Brandon, le projet de la compagnie de pêches pourrait aussi inciter l’Etat à mettre également en valeur les quinze îlots sous son contrôle. Car, on peut déjà anticiper qu’à la vue des dépliants touristiques vantant les charmes de l’archipel qui vont bientôt tomber, ils seront extrêmement nombreux les Mauriciens qui n’accepteraient pas facilement que ce paradis sur terre ne profite qu’à des touristes aux poches bien pleines…