Gwenaël Morin a joué avec ses cinq comédiens un Tartuffe gonflé à bloc, où le jeu exacerbé, le rythme rapide et l’énergie déployée donnent un magnifique coup de fouet au texte de Molière. Cette unique représentation le 10 décembre au Théâtre Serge Constantin a montré que les mots prennent chair et peuvent s’emparer d’une énergie folle, d’un feu que rien n’arrête, et surtout pas le spectateur dont l’attention est happée de bout en bout, dans un sentiment mêlé de stupéfaction et de rire.
Déjà le décor que l’on découvre à rideau relevé, dès que l’on arrive en salle, laisse entendre qu’on n’aura pas affaire à une troupe ordinaire. À la droite, un agrandissement montre « Femme au lit cassé », une gravure peinte sous la Révolution. Une banderole cache partiellement la reproduction en noir et blanc du Radeau de la méduse. À gauche, le texte de la pièce est affiché sur environ deux mètres carrés de surface. Des cierges attendent de symboliser le « feu du théâtre » que les comédiens se passeront du début à la fin de la pièce.
La banderole énonce le point de vue d’un metteur en scène : « Voir tout sans rien croire ou l’histoire d’un homme traître à lui-même », ce qu’annonce la banderole est le propos du metteur en scène, qui va haranguer la salle, la manière du théâtre itinérant s’installait sur les places de villages. Rien de protocolaire ici, Gwenael Morin se présente et raconte que la représentation des oeuvres religieuses étant interdite sous la Révolution, on s’est mis à montrer des femmes nues… comme ici avec un lit cassé.
Le fondateur du Théâtre permanent a fait le pari, d’un art où les comédiens jouent tous les jours, répètent tous les jours et participent à des ateliers tous les matins. Il a aussi initié une expérience de transformation d’un quartier par le théâtre. Autre signe que nous n’avons pas affaire à une troupe ordinaire, les comédiens s’alignent devant le public avant de commencer et sont déjà à fond dans leur personnage, bien qu’ils portent les vêtements ordinaires du monde actuel, Madame Pernelle étant quant à elle couverte d’un grand voile gris ; histoire de masquer le fait qu’elle est interprétée par un homme, Grégoire Monsaingeon, qui joue également Orgon. Leurs chaussures de sport les aideront à sauter sur les tables et courir en tous sens du fond de scène au fond de salle…
Vaillante et lumineuse Elmire
Dès les premiers mots dits à vive allure, ils entrent dans un rythme effréné comme si la situation demandait un traitement d’urgence. Le Tartuffe qu’interprète Julian Eggerickx se montrera tellement démoniaque qu’il peut faire beaucoup de dégâts en peu de temps… Ces comédiens investissent tout l’espace, courent, bondissent, s’agrippent, se rudoient et s’invectivent avec une telle énergie, qu’on est scotché au fond du siège. S’ils nous laissent quand même le temps de rire, souvent, et pas seulement grâce aux drôleries de Molière… ils requièrent une attention totale si bien qu’à la fin, on est joyeusement épuisé !
Le feu du théâtre, symbolisé par un cierge que les comédiens se passent de main en main, est celui de la vérité, et l’échange entre Orgon et Dorine où chacun bagarre l’autre en demandant pour l’un le noir ou pour l’autre la lumière, au point d’éblouir le spectateur, signe le propos de la pièce, qui souligne particulièrement l’obscurité et l’aveuglement dans lesquels Orgon persiste à vivre. Aucun de ses proches n’aura lésiné sur les moyens de lui faire comprendre les manipulations de Tartuffe, mais l’homme est ébloui par l’obscurité, ébaudi par le charme du diable, au point d’imaginer lui confier la main de sa fille Marianne.
Il le lui annonce de la façon la plus inquiétante qui soit dans un fantasme d’inceste, qui situe clairement l’emprise sous laquelle vit le pauvre homme. Brillamment campée par Renaud Béchet, Dorine se cache derrière un plateau. Elmire, l’épouse, apparaît dans la scène de la séduction comme un personnage fragile et limpide à la fois. Une diction volontairement hésitante accentue cette fragilité, mais elle parviendra toutefois avec finesse et habileté à piéger Tartuffe, tenant véritablement le spectateur en haleine et faisant briller la vérité.
Servi par le texte comme par le titre, Tartuffe devient sous les traits de Julian Eggerickx un être redoutable, sans limites qui nage dans l’abjection. Cette interprétation exceptionnelle contraste avec l’onctuosité habituelle. Ici le sucre devient perfide. Grégoire Monsaingeon excelle à se montrer dupe, manipulé, souriant benoîtement et figurant à la fin l’abattement total. Le stratagème du pire que lui joue son épouse lui fera l’effet d’un coup de poing. Tout comme cette pièce tonique et drôle comme jamais.