Le théâtre Serge Constantin accueille le samedi 20 février, à 20 h, un seul en scène qui a été particulièrement remarqué par la critique théâtrale, parmi les quelque 1 300 spectacles de l’Off du festival d’Avignon. « Réparer les vivants » représente à la fois ce qui se fait de plus exigeant en termes de performance d’acteur, l’adaptation pour le théâtre d’un roman tout à fait haletant de Maylis Kerangal et un regard artistique sur un des actes les plus époustouflants de la médecine moderne, à savoir la transplantation cardiaque du corps d’un donneur mort accidentellement…
Anton Tchekov ne faisait pas allusion à la transplantation d’organes lorsqu’il a écrit cette extraordinaire citation, dans sa pièce d’initiation et de jeunesse, Platonov. Mais le comédien, auteur et metteur en scène Emmanuel Noblet l’amène d’une manière particulièrement originale dans son solo à travers une sorte de chant… « Dans son bureau, au revers de sa porte, Thomas Rémige a scotché la photocopie d’une page de Platonov, pièce qu’il n’a jamais vue, jamais lue, mais ce fragment de dialogue récolté dans un journal qui traînait au Lavomatic, l’avait fait tressaillir :
Voïtnitsev : Que faire Nikolaï ?
Trilezhi : Enterrer les morts et réparer les vivants. »
Si le roman comme la pièce ne reprend que la deuxième partie de cette dernière phrase, chacune de ces oeuvres fait exactement ce qui y est intégralement annoncé. Il n’y est simplement pas précisé qu’un de ces morts sert justement très concrètement, et physiquement, à réparer une de ces vivantes… Le texte de Maylis de Kerangal est le roman d’une transplantation cardiaque qui raconte, dans un style pudique et sobre, comment l’accident de voiture d’un surfeur en bonne condition physique va pouvoir sauver la vie de Claire, 50 ans, qui attend dans un service de cardiologie parisien qu’on lui remplace ce muscle vital, devenu défectueux chez elle.
Simon Limbres a 19 ans. Ce matin-là, comme il le fait plusieurs fois par an avec quelques amis, il est parti à l’aube dans le froid hivernal du pays de Caux, sur la côte normande, pour surfer sur les hautes vagues du moment. Éprouvé par l’effort et le froid, Simon n’a pu maîtriser son véhicule sur le chemin du retour et il est allé s’encastrer dans un poteau, on ne sait guère dans quelles circonstances. Dans un style particulièrement vif et haletant, sans mièvrerie, mais avec le souci du détail, la romancière entraîne alors le lecteur dans des univers des plus variés, tous ceux que cet accident imprévisible va directement ou indirectement concerner.
Pulsations de vie
Une captivante course contre la montre s’engage pour que ce coeur de jeune homme puisse continuer de garder ses propriétés vitales au cours de son parcours du Havre à Paris, animant au quart de tour toute une formidable chaîne humaine, pulsée 24 heures durant. Cette prouesse de la médecine moderne est à la fois une aventure intime et collective, spirituelle et dense en émotions. En 2014, le roman de Maylis de Kerangal avait remporté plusieurs prix littéraires en France, dont le RTL-Lire. Fin janvier 2014, le comédien et metteur en scène Emmanuel Noblet lui remettait une note d’intention pour ce projet d’adaptation théâtrale qu’il se proposait non seulement de mettre en scène, mais aussi d’interpréter en solo.
« Ce qui me touche alors dans cette proposition d’Emmanuel Noblet, c’est que l’acteur puisse se faire coeur, coeur humain migrant et anima motrix d’un acte théâtral », dira la romancière. De fait, cette pièce aux multiples personnages place radicalement le corps au centre de la scène. Le comédien et metteur en scène instaure des voix, les incarne, les concentre et les redéploie comme des ondes de sens, comme des lignes de force, et devient le lieu d’une performance physique, presque athlétique. Nourri par ce roman coup-de-poing qui parle de la mort et de la vie avec une immense énergie, le comédien est tour à tour le surfeur, le parent fantôme d’un enfant disparu brutalement, l’infirmière, la patiente qui attend, le chirurgien hâbleur, mais formidablement habile, etc.
Évidemment, ce coeur que le comédien fait vivre tout au long de ces 24 heures synthétisées en 84 minutes est aussi le siège des affects et le merveilleux symbole de l’amour, sans quoi la vie ne vaut rien. Emmanuel Noblet ne fait pas toujours parler ces personnages, car ils ressentent des émotions souvent parfaitement inexprimables. Alors, il parle d’eux, il énonce ce qu’ils vivent et laissent fleurir les mots de l’émotion. Il laisse le spectateur les imaginer et s’y identifier par une simple esquisse, le tracé d’une silhouette, la grâce d’un geste. Cette pièce de théâtre, qui touche à des accomplissements essentiels de notre société moderne, où pour une fois l’empathie est la grande ordonnatrice, promet un récit puissant, un matériau humain bouillonnant de souffle, de suspense et d’énergie. Un rendez-vous à ne pas louper, assurément.