La pièce théâtrale de Ray Cooney, Espèces Menacées, est devenue un chef-d’oeuvre entre les mains de Philippe Houbert et Daniel Mourgues. Le spectateur n’a jamais autant ri, tant le scénario était habilement écrit et le jeu d’acteurs, un régal. Du pur Vaudeville avec une intrigue bien ficelée, donnant le tournis et forçant le spectateur à rester scotcher jusqu’au bout. Cette représentation théâtrale, qui a cartonné ailleurs, mérite amplement qu’on s’y déplace en foule, car les acteurs y ont mis du coeur. Avec un petit grain de folie relevé d’une sauce piquante à la mauricienne, les acteurs nous ont tout simplement subjugués. Chapeau bas !
Philippe Houbert, dans la peau d’Yvon Lemouël, est méconnaissable tant il habite son personnage avec charisme. Ce dernier a échangé sa serviette par mégarde contre celle d’un inconnu dans un RER plein aux as. Entre son pain à cornichon, qui se trouvait dans sa serviette, de même que son carnet d’adresses, qu’il a refilé à l’autre, et le million et demi d’euros gagnés comme par miracle, grâce à cet échange, Yvon Lemouël plongera les spectateurs dans son délire, amenant un résultat au-delà des espérances. Philippe Houbert séduit et il en est de même de sa compagne de scène, Virginie Talbotier (Marie), qui lui donnera la réplique en jouant habilement, avec des expressions faciales de femme ivre, déroutante, mais jamais à bout d’arguments.
Espèces Menacées mérite d’être vu rien que pour le tandem Houbert-Mourgues, deux vétérans du théâtre de boulevard, qui n’ont jamais déçu leur public. Avec leur gnac, ils dégagent un enthousiasme débordant les poussant à croire que le théâtre est loin d’être une survie, mais du grand… Art. Avec Espèces Menacées, ils ont également prouvé que les acteurs sont loin d’êtres des… espèces en voie d’extinction. Même si ici toute la trame repose sur les millions d’euros qui, en filigrane, transformeront celle-ci en véritable polar pour le spectateur. En effet, chacun des interprètes sera poussé à mentir et, dans cet enchevêtrement, le public, lui, à droit à une mise en scène corsée et ne pourra détacher, à aucun moment son regard au risque de perdre le fil conducteur. Telle une chorégraphie savamment orchestrée, où les jeux de rôles prennent des allures bien précises, la pièce se révèle, de but en blanc, passionnante.
On s’est régalé face à cette brochette d’artistes les uns plus audacieux et plus talentueux que les autres, dont Jean-Luc Ahnee-Sakovich, dans la peau de Jacques, le macho bourru, vif de caractère, qui s’empêtrera dans les mensonges caricaturaux que lui fera vivre son personnage jusqu’à douter de sa propre identité. Nathalie Germain, Sylvie pour la scène, bourgeoise aux grandes ambitions, n’hésitera pas à quitter Jacques pour suivre Yvon Lemouël, juste pour le pécule qui, selon ses désirs, pourra lui faire gravir l’échelon social de la haute bourgeoisie. Tout ce beau monde donnera du tournis à l’inspecteur Roussillon, campé par Christophe St Lambert, un flic ripou qui, pour quelques euros, est prêt à mentir. Sans compter le gentil Vincent Pellegrin dans la peau de l’inspecteur Renaud, flic niais qui se retrouvera embarqué dans une histoire des plus rocambolesques.
Dans ce décor, où chacun se renvoie la balle, Louis (Guillaume Silavant), jeune chauffeur chargé de conduire Yvon Lemoüel et sa femme, Marie, à l’aéroport, fait rire l’assistance par ses quiproquos. Jean-Lou Desjardins, le ripou, qui réclame son blé à coups de « Soviet ballet » alors qu’il disait en fait « serviette-blé », viendra pimenter la situation. Dans ce chaos, le spectateur jubile de par les jeux de ces acteurs investis à fond dans leurs rôles. Pas de rictus ni de trou de mémoire, ils arpentent la scène comme s’ils jouaient le rôle de leur vie. Virginie Talbotier, en Marie, femme d’Yvon Lemouël, qui est d’ordinaire sobre, carburera avec du Johnny Walker pour se dépêtrer de cette situation, qui la plonge dans une mélancolie. Elle, femme de simple comptable, se retrouve du jour au lendemain riche avec des euros en espèces d’un montant d’un million et demi.
Pendant près de deux heures, le spectateur se retrouve malgré lui embarqué dans les pérégrinations de ce couple et des autres personnages clés qui gravitent autour d’eux. Comme une pièce de puzzle reliée les uns aux autres, tous ces acteurs se mêlent dans le décor et dans la salle. Le spectateur, lui, participe tout autant, car il est visiblement dans le feu de l’action, et c’est sans retenue que les éclats de rire se mêlent à la détente montant crescendo. La force du spectacle de Vaudeville de Ray Cooney, l’auteur de la pièce, est d’avoir pu faire de gens simples des héros, où chaque réplique et chaque action entraînent une réaction. Quant au tandem Mourgues-Houbert, il a le mérite d’avoir su porter à bras-le-corps cette pièce. Réservez au plus vite vos billets sur le Rezo Otayo et faites une “standing ovation” à ces acteurs, qui le méritent amplement. Pour rappel, la pièce sera jouée pour la dernière fois le samedi 28 mai à 20 h.