Toutes les pièces qu’Azize Asgarally a écrites, et le plus souvent mises en scène lui-même ont été jouées, certaines d’entre elles ont reçu des distinctions et toutes ont été éditées, parfois même rééditées. Sorti il y a quelques mois, l’ouvrage qui regroupe l’ensemble de ses pièces est une invitation à se plonger dans l’oeuvre d’un homme qui a voué sa vie à l’enseignement, à la politique et au théâtre. Et surtout à se demander si ces écrits estampillés « littérature engagée » devraient pour autant être relégués au passé et ne plus avoir de pertinence aujourd’hui…
Peut-être est-ce une question d’époque, de mode ou de moment, les pièces d’Azize Asgarally n’ont pas été jouées à Maurice depuis 1986… La dernière qu’il a écrite en 1971, Ratsitatane, avait beaucoup fait parler d’elle jusqu’en 1990 où l’on signale l’obtention du Grand prix du théâtre vivant et une tournée dans les festivals en France. Écrite en anglais, en français et en kreol, cette pièce qui restitue un volet crucial de l’histoire de Maurice et de Madagascar a aussi représenté Maurice dans un festival australien.
Ayant démarré sa carrière professionnelle dans l’enseignement, notre homme s’est vite consacré à l’écriture de pièces de théâtre par passion pour la littérature anglaise et peut-être aussi avec l’intuition secrète que le théâtre pouvait avoir quelque chose à voir avec le devenir du pays. Sa première pièce, Man in hiding, a été publiée en 1964 chez le même éditeur que Malcolm de Chazal. Dans une autre île Maurice donc, pas encore indépendante, ce texte s’inspirait notamment de La chatte sur un toit brûlant. Notre homme créera avec quelques autres mordus l’association Mauritius Selected Artists pour pouvoir jouer ses premières pièces. Son amour de la littérature anglaise, particulièrement des réalistes américains tels qu’Arthur Miller ou Tennessee Williams, le poussait à poursuivre ce désir irrépressible de maîtriser l’art de la dramaturgie.
Home again est l’histoire d’un jeune homme qui revient au pays après trois ans d’absence et redécouvre sa famille avec un regard critique, souhaitant punir père, mère et fiancée pour leur passé. La pièce s’engage sur le thème de la fidélité en amour et du mariage et laisse ce personnage principal Garrick réaliser peu à peu que ses proches ont été pris dans des formes de déterminisme et des pressions sociales qui annulent toute validité au jugement moral et vindicatif qu’il leur portait au départ.
Individu et société
The hell hot bungalow explore la complexité des relations familiales et dans une perspective freudienne, le rôle castrateur qu’a pu jouer un père dans l’épanouissement de ses propres enfants. En s’intéressant au devenir de l’individu, ces deux pièces portent un regard critique sur le rôle de l’institution familiale dans la société.
Peu à peu, et parallèlement à sa carrière très active d’homme politique de gauche, son théâtre s’inscrira dans la réalité mauricienne, même si cela se produit parfois par effet d’échos quand par exemple, il choisit de situer Blood and honey à Harlem plutôt qu’à Maurice, pour pouvoir traiter de la question des relations entre communautés et du racisme avec recul et ainsi pouvoir porter un regard sur ce qui avait pu dans les années soixante déclencher les bagarres raciales. Le geste était courageux car l’auteur a écrit cette pièce en 1970… alors que le souvenir de ces conflits était encore vif dans les esprits.
Dans Somewhere in the crater, l’intrigue se situera clairement à Maurice dans ce texte où il est question de terrorisme, de corruption et de politique. Purement politique aussi, The rioters se situe en Afrique explorant le cycle des révolutions suivies de contre-révolutions, aboutissant généralement à un résultat que nul n’a souhaité. Impossible de rentrer dans le détail de ces textes mais les relire, comme nous y invite en préambule le chef du département d’anglais de l’université, Nandini Bhauthoo-Dewnarain, en proposant quelques clés pour une lecture critique sur ces textes, pourrait aider à la fois à réfléchir sur l’évolution de cette île Maurice qui écrit sa propre histoire, et aussi à remettre en question cette idée selon laquelle l’étiquette « théâtre engagé » signifierait obligatoirement « relégué au passé »…