Les Monologues du Vagin selon Maëva Veerapen et ses comédiennes apporte la preuve éclatante que le mot pétulance s’accorde avant tout au féminin. La première soirée au centre Équilibre, à Trianon, a posé quelques défis techniques notamment à cause du son parfois inexistant ainsi que du manque de visibilité selon l’endroit où l’on était assis. Mais la puissance du texte, la vérité de mots nés du vécu de dizaines de femmes et le savant équilibre entre les valeurs positives de la sexualité féminine, l’humour et la dénonciation des souffrances infligées aux femmes en raison de leur identité sexuelle font de cette pièce une célébration qui met en joie tout en abordant des sujets graves et en levant des tabous.
Aller voir Les Monologues du Vagin n’a rien d’un exercice imposé ou d’une conformation au politiquement correct. Cette pièce témoigne avec éclat de la vérité des femmes. Tissée à partir de 200 témoignages de femmes de toutes conditions et tous milieux, elle raconte avec fraîcheur et évidence ce qu’est une femme, ce qu’elle vit dans ce qui la distingue des autres êtres humains, comment sa particularité anatomique la contraint, l’honore, l’effraie, la réjouit ou lui pose problème. En invitant des femmes à parler de leur vagin, l’auteur Eve Ensler a ouvert un espace d’expression totalement inexploré, fait surprenant pour le principal attribut distinctif de la moitié de l’humanité !
Face à un public installé sous la véranda ou la marquise attenante sur des chaises en plastique installées pour la circonstance, les comédiennes ont souvent joué au centre de la véranda, mais elles sont également apparues sur les côtés, ou mêlées aux spectateurs assis à une table, ou même en total arrière-plan. En produisant Les Monologues du Vagin, Maëva Veerapen et Vinaya Sungkur honorent le théâtre dans une de ses acceptions les plus généreuses. Ce texte n’est ni un exercice de style, ni un plaisir esthétique réservé aux adorateurs du Parnasse, mais il témoigne par la fenêtre du sexe féminin de ce qu’être femme signifie aujourd’hui, qu’on soit jeune ou vieille, émancipée ou timorée, heureuse ou malheureuse.
Ne négligeant aucune forme de témoignage, il raconte aussi bien le bonheur d’une femme attentivement aimée par son compagnon que l’étonnement d’une vieille dame de se voir, après toute une vie de dénégation, « un peu soulagée » d’avoir parlé de ce qu’elle nie avoir « là, en bas », tout autant que la narration chronologique de cette toute jeune femme victime d’inceste qui rencontrera plus tard l’amour d’une femme. Pétrie de la vérité des mots, cette pièce est le manifeste flamboyant de la femme se révélant au monde. Après avoir été diabolisé à travers des siècles d’obscurantisme, le vagin devient ici, métaphoriquement, l’éclatant symbole vivant de l’identité féminine, un support de dialogue, de réflexion et d’imagination, une source d’inspiration et de bien-être.
Invitée spéciale de la première soirée, Zeenat Aumeerally (cette gynécologue pleine d’entrain qui a tellement de patientes qu’elle n’en prend plus de nouvelles !), a prouvé qu’elle ne regardait pas seulement les femmes à travers un spéculum… Avec un raffinement de gourmet, elle a, de son plus bel accent oxfordien, prononcé un à un ces mots qui désignent le sexe féminin, directement ou par métaphore interposée. Ce médecin quitte volontiers le cabinet ou la salle de travail pour se confronter aux autres réalités des femmes, supervisant notamment le programme de soutien de Morisyen san frontyer à 25 femmes de Baie-du-Tombeau vivant dans la pauvreté, auxquelles les bénéfices de la pièce seront reversés.
Manifeste flamboyant
Anne-Lise Violette aura été la révélation de ce spectacle. Cette jeune femme au sourire lumineux présente sa première scène avec un naturel désarmant et une belle simplicité de jeu. Elle a présenté « Parce qu’il aimait le regarder » en kreol, la langue du coeur ajoutant à l’authenticité et l’intimité de la démarche. Par petite touche, elle raconte comment l’homme le plus ennuyeux du monde s’est révélé comme l’amant le plus merveilleux que l’on puisse imaginer, pour la simple et unique raison qu’il aime observer son sexe — démarche qui équivaut à la regarder elle-même ou à la regarder dans les yeux — et ce faisant, l’invite à s’aimer elle-même.
Les témoignages positifs de ce calibre, parfois plus crus et directs que celui-ci, déclenchent l’enthousiasme de l’assistance, particulièrement lorsqu’une Vinaya Sungkur absolument éblouissante s’en empare avec un aplomb désarçonnant. Tout en superbe, cette comédienne aguerrie aux caméras tout autant qu’aux spots fait rire en duo avec Laura Hébert dans une variation sur les mots doux et métaphores associés au sexe féminin. Elle envoûte littéralement en solo lorsqu’elle raconte, dans « L’atelier du vagin », comment la découverte sur le tard de son clitoris lui a fait vivre la sensation de « l’astronaute revenant dans l’atmosphère terrestre » ! Elle passe plus tard au registre du vagin en colère à qui l’on fait subir toutes sortes de misères, ou sous un châle noir, de la victime dépossédée d’elle-même par les viols de guerre en Bosnie.
Elle suscite les sifflements dans son short en cuir quand elle entame les confidences de l’ancienne avocate qui a tout plaqué pour donner du plaisir aux femmes et libérer leurs gémissements… qu’elle imitera d’ailleurs sous une pluie d’applaudissements souriants. De sa frêle silhouette avec une discrétion toute féline, Vinaya Sungkur fait partie de ces comédiennes qui semblent ne pas connaître de limite, assurant leurs rôles jusqu’au bout, avec exigence et gourmandise, quel qu’en soit l’enjeu.
Notre plus grand regret demeure que cette pièce ne soit pas vue par un plus grand nombre de spectateurs et spectatrices, l’auteur ne cédant ses droits que pour seulement trois représentations dans le cadre du V-Day. Au-delà, il faudra payer des droits, mais il n’est pas dit que nos jeunes comédiennes ne cherchent pas un mécène pour que ce sublime morceau d’art dramatique continue de faire son oeuvre à Maurice.