La pièce du dramaturge et scénariste Jean-Claude Youri, Le vampire, développe avec subtilité les différents tourments qui peuvent torturer un innocent condamné à mort ainsi que son épouse, partagée entre sa vie ordinaire et l’issue fatale qui guette son mari. À travers son troisième personnage principal, joué par Darma Mootien, ce texte mis en scène par Gaston Valayden met l’accent sur le cynisme d’un pouvoir en proie à la surenchère médiatique, dont les stratégies amènent aux manipulations les plus viles et aux situations les plus absurdes.
La troupe Sapsiway a présenté une nouvelle mise en scène de la pièce de Jean-Claude Youri, Le vampire, le 21 mars au Théâtre Serge Constantin, à l’occasion du soixantième anniversaire du festival d’arts dramatiques en français, qu’organise le ministère de la Culture. Le premier tableau de cette interprétation pourrait par moments faire accroire à une gentille bleuette où les deux jeunes comédiens, Séverine Perrine et Christopher Ratsizaonen, incarnant respectivement Zoé et Carolus, se prennent à rêver d’une douce existence. S’il est facile d’oublier que nous sommes dans le parloir d’une prison, dans le décor minimaliste de cette pièce fait d’une simple chaise noire sur fond noir, le seul recours du prisonnier ne consiste-t-il pas à s’échapper et vivre en pensée ce que sa condition l’empêche de faire.
Aussi ce long duo montre-t-il de manière fraîche et vivante les nombreux sentiments et états d’esprit qui peuvent traverser l’esprit d’un prisonnier condamné à la peine capitale, et de son épouse désoeuvrée qui ne renonce pas à l’idée de démontrer l’innocence de son mari. Par instinct de survie, l’imagination prend ici le pas sur le réel, amenant le couple à rêver de leur vie passée, du fumet d’un petit salé aux lentilles, à parler de voyages, et même à évoquer l’anecdote d’un tuyau qui fuit dans la cuisine. Ils évitent ainsi de penser au pire, à la détresse du condamné à mort qui a subi une virulente campagne de presse dans laquelle il a été désigné comme le… vampire, tueur sanguinaire.
Zoé visite son mari avec à la main le magazine populaire « Bonjour Bonheur » dans lequel elle porte témoignage en faveur de son époux. Une longue conversation s’ensuit confrontant l’espoir encore vif de la jeune femme et le désespoir de son mari. Le doute semble traverser chacun sur son conjoint et la confiance qu’il peut lui accorder, les sentiments d’amour, la colère et le doute s’enchaîne dans ce dialogue improbable qui cristallise par la magie du verbe différents aspects de l’oppression carcérale lorsqu’elle résulte d’une erreur judiciaire. Aussi est-il frappant de constater que dans l’enceinte du parloir, les détails les plus anodins de la vie quotidienne tel qu’un souci de plomberie, se retrouvent au même niveau que les réflexions les plus profondes sur la mort et le sens de la vie. Dans ce lieu impersonnel, l’être humain perd le sens des réalités.
Toute la difficulté de ce premier tableau consiste à exprimer ces tourments par le ton et la gestuelle, en passant d’un registre de langue à un autre de manière suffisamment explicite pour que le spectateur fasse le tri entre l’illusion, le désespoir, le sarcasme, l’ironie, la détresse et la joie que procurent le rêve de choses simples et le bien-être à retrouver celle qu’on aime. Dans ce tour de force dramatique, les deux jeunes comédiens n’ont peut-être pas suffisamment marqué ces différents registres pour que le spectateur s’y retrouve tout à fait, mais du coup, le passage de la dérision au rêve, de l’apparente insouciance à la colère ou à la dépression s’est fait avec une certaine insécurité. Cette difficulté correspond aussi à celle qu’ont ces personnages à prendre conscience des faits qui les accablent à l’instar de Séverine qui dit sur un ton bizarrement léger : « Quand je pense qu’à la prochaine Toussaint, j’irai déposer des fleurs sur ta tombe ! ». Aussi, miné par le violent sentiment d’injustice qui l’anime, Carolus en vient à trouver du soulagement dans l’idée d’être coupable… « Que le remord doit être doux ».