“Letiket” nous raconte l’histoire d’un homme qui ne se sent bien qu’entre ses quatre murs, préférant même le pan aveugle, dépourvu de fenêtre, pour ne pas voir ni entendre la rumeur de la rue… Notre personnage arrive au devant de la scène tel une bête traquée, poursuivi par une meute humaine dont on entend la véhémence, semblant ne vouloir s’en prendre qu’à lui… Si le début de la pièce mise davantage sur l’action que sur le poids des mots pour accrocher l’attention, le dispositif fonctionne bien et l’on a envie d’en savoir plus sur cet homme qui déboule dans sa maison tel un fugitif, et nous y reçoit pour une séance de confidences et de réflexion.
L’intérêt du monologue dramatique réside dans son exigence à l’égard du comédien qu’il pousse à montrer toutes ses ressources en une seule pièce, pour qu’à aucun moment malgré la présence d’un seul comédien, la monotonie ne vienne envahir la scène. Certaines bêtes de scène, comédiens expérimentés et charismatiques, arrivent à tenir un public en haleine pendant trois heures et même plus. Improvisations mises à part, encore faut-il disposer d’un texte solide qui offre du relief et des registres assez variés. Dans Letiket, Gaston Valayden emporte largement l’adhésion au fil d’un soliloque d’une bonne heure particulièrement vivant et prenant, dans lequel l’île Maurice entière pourrait se reconnaître à un moment ou à un autre, si ce n’est du début à la fin.
Le dire et le jeu de l’acteur sont ponctués de temps à autre par quelques harangues lancées par des comédiens postés dans l’assistance, ainsi que par une bande-son qui amène tantôt les véhémences bruyantes d’une foule enragée, tantôt une musique surgie de l’enfance heureuse, ou des cauchemars de l’homme traqué. Relativement anecdotique au départ, ce monologue prend à chaque tableau un peu plus de substance dessinant une réflexion sur l’identité et le lien à autrui, au fil du récit de cette vie de Mauric(h)ien, serait-on tenté de dire en pensant à Maddogs. Dans son propos cette pièce est une parente de Barraz, mais avec une puissante lyrique qui manquait à celle-ci.
L’intensité va crescendo grâce à une mise en scène très vivante, et peuplée malgré la présence d’un seul et unique comédien, grâce aussi à la force de ce texte qui mêle habilement souvenirs de jeunesse, moqueries et délires satiriques, rêves, espoirs déçus et bien souvent : sentiment de dépit. Jayasuryen Gaetansamy « vilin kreol madras kalin » comme il s’estime défini par autrui, dans le drôle de pays qui l’a vu naître, est devenu solitaire par la force des choses. Aussi nous raconte-t-il comment un adulte Made in Mauritius qui a connu l’accession de son pays à l’Indépendance, finit par perdre tous ses espoirs dans une nation qui le rejette à défaut de pouvoir le mettre dans une petite case avec une étiquette libellée comme il se doit et bien adhésive…