Marika est partie, la première pièce de théâtre écrite et mise en scène par Alain Gordon-Gentil, va être présentée au public pendant trois soirées de suite à partir de demain, à 20 h, au Katé T@komiko, à Belle-Rose. Pour les comédiens Rachel de Spéville et Alessandro Chiara, cette pièce représente une sorte de baptême du feu dans un genre auquel ils nous ont jusqu’alors peu habitués : le drame sentimental sur fond historique. La volonté de restituer l’ambiance des années quarante à Maurice à travers les décors, bande musicale et bruitage est clairement affichée tout comme celle de situer cet amour impossible sur un fond historique teinté de réflexion politique.
Marika est partie est une pièce plus complexe qu’il n’y parait par le retour qu’elle nous fait faire dans le temps et en raison de la singularité de la situation à laquelle elle fait référence, en s’appuyant sur deux aspects particulièrement importants de l’histoire mauricienne : l’évolution politique de l’île Maurice britannique pendant la seconde guerre mondiale, puis la déportation et l’emprisonnement dans notre île d’immigrés juifs d’Europe de l’Est qui voulaient rallier la Palestine mais que les autorités britanniques ont déroutés vers Maurice pour quelques années.
Rachel de Spéville est Marika Lindenbaum, cette jeune femme réfugiée juive fuyant la pire période des massacres nazis perpétrés en Europe de l’Est. Née à Bratislava, encore sous le choc de la disparition de son père, elle arrive à Maurice, au terme d’un périple particulièrement pénible, avec une petite lueur d’espoir dans les yeux… celle de trouver une terre en paix. Peut-être est-ce cette lueur qui a tant séduit Delcourt Chasle, qu’Alessandro Chiara interprète avec la fraîcheur et la fragilité requises, jeune bourgeois mauricien revenu au pays pour reprendre les affaires de son père, après avoir commencé des études en Angleterre, qu’il a abandonnées avant d’accomplir divers métiers dans la banlieue londonienne et en France.
Ces éléments biographiques sur le personnage intriguant de Delcourt, âme romantique en quête d’exaltation que ni le pouvoir ni la société ne semblent véritablement accrocher, ne sont pas explicites dans la pièce mais ils peuvent être retrouvés dans le roman dont elle est adaptée, Le voyage de Delcourt (Éditions Pamplemousses). « C’est la certitude de ne rien maîtriser qui donne un vrai sens à ma vie », dit-il à un moment sur scène, assumant ainsi son profond désir d’être surpris par la vie. Ce jeune homme passionné n’attend qu’une seule chose pour se mettre à vivre : l’âme soeur, le grand amour qu’il est persuadé d’avoir rencontré sur le quai D, le temps d’un regard et d’un sourire qu’il ne peut même pas nommer.
Atmosphère rétro et drame passionnel
L’ami de toujours, Kewal Ramputh incarné quant à lui par Prem Sewpaul, est le Mauricien mûr et sans illusion sur la condition humaine malgré sa jeunesse, très au fait des défis politiques du pays où il est né. Ce jeune homme qui a fait ses études de médecine en Angleterre et qui voue une certaine admiration à Gandhi, est déjà très influent dans la colonie britannique en cette période de seconde guerre mondiale… Il est de toutes les luttes syndicales et exprime déjà auprès de son ami le désir d’indépendance pour l’île Maurice qui le fait rêver.
Marika est partie nous transporte dans cette atmosphère des années quarante grâce à des accessoires et éléments de décoration relativement rétro et une conception lumière qui donne une tonalité sépia à l’ensemble du décor, le tout choisi de sorte à recréer cette ambiance de l’intérieur bourgeois dans une maison de plantation. Quelques grands standards de jazz, Moonlight serenade et In my solitude, ajoutent au charme nostalgique, avec aussi ces extraits radiophoniques ou directives données à travers un haut-parleur qui montrent par contraste un contexte historique des plus sombres. Il est assez intrigant de constater dans tout cela très peu d’éléments véritablement mauriciens et ce jusque dans l’accent très appliqué (peut-être trop) des comédiens qui parlent un français particulièrement… français. Mais cela peut entre autres se justifier par le caractère lettré du milieu auquel nous avons affaire et par l’influence très grande de l’occident colonial dans ces milieux.
Alain Gordon-Gentil nous confiait lors d’une répétition qu’il a longtemps hésité à adapter cette pièce pour le théâtre, tant lui semblait difficile la tâche de faire passer la richesse d’une oeuvre romanesque dans des dialogues et de l’action de la manière la plus juste et réaliste possible… Pour les jeunes comédiens Rachel de Spéville et Alessandro Chiara, le défi consiste à convaincre le public de la crédibilité des personnages qu’ils incarnent et à donner souffle et chair à un texte somme toute assez littéraire. Cette création qui nous parle d’amour et d’une période très spécifique de l’histoire de Maurice mérite le déplacement ne serait-ce que pour ce qu’elle représente pour l’avenir du théâtre.