Une envie de théâtre ne saurait être réprimée, surtout quand il est possible de s’en permettre le luxe comme ce soir et demain soir, au petit théâtre de poche Sapsiway, à Roches-Brunes. À 20 heures, les proches de cette petite troupe vous accueilleront dans leur petite communauté de saltimbanques, pour vivre un moment unique : la deuxième ou la troisième représentation du Neveu, cette pièce ciselée par l’excellent Daniel Labonne. Elle raconte à la fois la douleur de l’émigration, la joie du retour et les souffrances de ceux qui restent. Pour la première fois de sa vie, le dramaturge confie une de ses pièces à un autre metteur en scène que lui. Il a bien fait.
Daniel Labonne, qui est installé à Croyden depuis longtemps, a envoyé un enregistrement sonore, que Gaston Valayden a fait écouter à l’assistance, après la première représentation du Neveu qui s’est tenue hier chez Sapsiway. Il y loue sa longue fraternité avec les metteurs en scène, qui a commencé au Second scouts’ club. « Après un long marronnage, je retrouve enfin mon club de jeunesse », dit-il en l’occurrence, histoire d’ajouter une touche sentimentale à ce partage, inspiré dans les années 2000 par un fait divers mauricien. Leur aventure théâtrale commune avait commencé dans les années 70 avec Les Vautours. Il n’y avait alors qu’un seul cercueil sur scène…
Le neveu raconte l’histoire peu banale d’un couple mauricien, qui décide de rentrer au pays après des années passées en France, à trimer. Odette et Manuel, ce charmant duo chamailleur, nous offrent à travers Géraldine Boulle et Jean-Claude Catheya, les moments les plus attendrissants et bouleversants de la soirée. Daniel Labonne a connu dans la vraie vie ces retraités qui ont vécu l’expérience du retour, avec tout le stress du déménagement outremer à l’installation dans la nouvelle maison, mais qui pour avoir trop fait confiance à un neveu providentiel, se sont finalement retrouvés assassinés de 41 coups de couteau.
Pleine de vivacité grâce à l’incessante alternance de scènes courtes et au profil contrasté de ses personnages, cette pièce s’avère relativement complexe si l’on perd le fil. Mais les comédiens sont là pour nous rattraper. Son maillage dramatique permet de doser les émotions en partant d’une situation présente, deux cercueils encastrés à la morgue de l’hôpital, et de la genèse de l’histoire par de multiples retours en arrière, où l’on commence en découvrant Odette et Manuel, dans leur maison du sud de la France, qui viennent de décider de passer leur retraite au pays natal. Malgré la présence peu amène des cercueils, tout commence dans l’allégresse, grâce à l’humour ravageur et burlesque de Zaza, qui distribue le thé à l’hôpital… Incarnée par Marie Vuddamalay, cette jolie jeune femme s’amuse à dérider Francis, l’employé de la morgue qui veille les corps. Ce dernier a évidemment mordu à l’hameçon et nous assistons sans morgue aucune à ce gentil marivaudage digne des meilleures pièces de boulevard.
Tendres petits vieux
La jeunesse de ces personnages, qui ont la vie devant eux, contraste avec la douceur attendrie mais critique du vieux couple formé par Odette et Manuel. Le neveu apparaît quant à lui dans une série de monologues assurés avec force par Thierry Françoise, qui rappelle non sans inquiéter, l’ampleur du drame qui se trame. Nous le devinons meurtrier compte tenu de son curriculum (drogue, prison, etc.), mais au fil de ses solos, nous nous demandons qui est cet être étrange. Mâtiné d’amertume et de colère, il méprise ces Mauriciens de l’étranger qui reviennent au pays avec toutes leurs devises et leurs exigences de confort. Sous l’emprise d’une tante qui s’est fait un devoir de le protéger et de le racheter, il a accepté de superviser la construction de leur maison, et même d’en choisir les “marbres”, sur lesquels le comédien nous livre un morceau d’anthologie sur le mauvais goût petit bourgeois.
Ce personnage haineux n’en reste pas moins intrigant par son sens de l’ironie et par la critique sociale qu’il délivre à travers ses interventions. Avec son physique de mauvais garçon bagarreur, Thierry Françoise campe avec adresse ce personnage rebutant mais néanmoins pertinent. Le neveu n’a en quelque sorte rien à perdre, même l’affection d’Odile qu’il accueille sans émotion, et qu’il utilise à ses fins. Cette posture lui donne une liberté de pensée, qui lui permet de deviser sur le pouvoir de l’argent, la fierté digne de celui qui est resté au pays, même dans la misère. Au théâtre, nous connaissons ce comédien dans le registre comique, et lors de la discussion entre le public et la troupe qui a suivi la représentation, il a confié l’immensité du trac qu’a engendré pour lui, cette performance, si près du public… dans un théâtre de poche.
Géraldine Boulle donne toute sa fougue à ce personnage d’Odette, une épouse maniaque, un peu raide sur les principes, mais pleine de tendresse pour son mari, qu’elle trouve trop serviable et généreux. La comédienne touche par sa façon particulièrement gracieuse et subtile de passer d’un registre émotionnel à un autre. Elle sait incarner la colère, la joie, la tendresse et la peur avec une grande élégance. Jean-Claude Catheya ajoute de la rondeur et un sympathique sens comique à Manuel, mais quand ce couple s’engueule, leur expérience du spectacle vivant fait que nous y croyons… Christopher Ratsizaonen gagnerait probablement a élimer sa diction et son jeu, pour ajouter un peu de retenue et de gravité à Francis, le gardien des morts comme il dit. La multiplicité des lieux a amené les metteurs en scène, Darma Mootien et Gaston Valayden, à exploiter le petit théâtre dans ses moindres recoins, y compris son allée centrale où se livrent deux grands moments d’intensité. Comédie qui vire à la tragédie, Le neveu est assurément une bonne pièce qui pourra faire son chemin dans l’histoire du théâtre mauricien… si l’occasion lui en est donnée !