La publication de Tras aujourd’hui dans un circuit commercial (EOI, 2013) éclaire la pratique textuelle et une autre pratique très particulière à Henri Favory : la représentation. A quoi sert un texte de théâtre ? Nous avons posé la question à Favory qui rappelle que Tras a été publiée pour la première fois par Ledikasyon Pu Travayer (LPT) et avec d’autres écrits en kreol de Henri Favory, a servi d’outil pour lutter contre l’analphabétisation. L’homme de théâtre salue toute publication qui, dit-il, sert à faire connaître les artistes et leur donner un moyen de vivre de leur art. Tras (Enn pyes teat an set rawn) a été publié en version bilingue Kreol-Français avec une utilisation de la Grafi-Larmoni. Le pitch : Tras est une action menée par un groupe de travailleurs en 1968. Ils prennent la décision de travailler de manière collective. Bien des années après la représentation de sa pièce, Henri Favory déclare que lors du lancement de son livre, des représentants des syndicats de laboureurs et artisans lui ont confié qu’il n’y a pas eu d’amélioration dans leurs conditions de travail. Ce qui fait penser que la pièce de Favory est toujours d’actualité, lui qui avoue avoir toujours été proche de la réalité sociale. Et qui écrit actuellement un texte sur « Sarbon » qui n’est pas sans rappeler une actualité douloureuse.
A signaler que la publication de Tras est un travail d’équipe à l’initiative de Linley Couronne. Henri a réalisé sa propre traduction. Catherine Boudet (poétesse et journaliste) est venue en appui pour la relecture et les ajustements techniques (niveau de langues, équivalences d’expressions, etc.) puisqu’elle a une formation spécialisée en traduction. Catherine déclare que la création doit se faire dans le partage, « car dans la littérature mauricienne actuellement il y a trop d’esprit de compétition entre égos et c’est ridicule! » Outre son rôle de traductrice, nous avons posé quelques questions à Catherine Boudet sur le sens de la pièce. Nous publions ci-dessous l’essentiel de sa réflexion : « Je crois que le théâtre d’Henri Favory nous donne une grande leçon : son théâtre est profondément engagé dans les réalités sociales, parce que dès le départ, avant même de dialoguer avec son public, Henri Favory, en amont de l’écriture, dialogue déjà avec ses acteurs et surtout avec les sans-voix de la société… « Anticonformiste », c’est tout ce qui refuse de se conformer à une hypocrisie sociale, tout ce qui refuse de cautionner un statu quo politique, économique ou social défini dans les seuls intérêts d’une petite minorité. Alors forcément la pièce Tras ne pouvait qu’être taxée d’anticonformiste puisqu’elle vient dénoncer, mieux, elle vient mettre à jour les mécanismes de l’exploitation de l’homme par l’homme, elle permet de mieux les comprendre. De ce fait, elle reste toujours d’actualité parce qu’elle vient démontrer la perversion des valeurs. D’autant que la méthode utilisée par Henri Favory dans cette pièce est remarquablement efficace : Tras vient dénoncer l’inversion des valeurs dans la société mauricienne. Dans cette parodie du jugement, où les dés sont pipés à l’avance, c’est malheureusement le théâtre socio-économico-politique qui gagne à la fin, contre le bon sens des choeurs. La grande victime expiatoire est le jockey-huissier qui, tout en faisant partie du « système » a voulu prendre fait et cause pour les exploités... Dénoncer, critiquer, c’est facile, ça ne mange pas de pain. Ce n’est pas ça qui fait un artiste engagé. L’artiste se doit d’être à l’avant-garde de la recherche d’ « architectures mentales alternatives » pour éclairer sa société. »
Le théâtre à Maurice, avec ses différents procédés, théâtre à la fois production littéraire et représentation, reproductible et renouvelable, a cette consistance qui mérite d’être encouragée.