Miselaine Duval a révélé d’elle-même un aspect plus attendrissant et touchant que piquant finalement dimanche après-midi lors de la représentation de 15 heures, dédiée à son nouveau one-woman-show. Le public qui a rempli la salle du Katé@T a en effet eu le privilège de découvrir en créole de larges extraits de Femme tropiquante, où la comédienne nous parle d’elle puis, de fil en aiguille, de toutes les femmes, rondes ou squelettiques, soumises ou impétueuses, jalouses ou naïves… Dirigée par Pascal Légitimus, elle en prépare assidûment la version française intégrale pour sa rentrée parisienne.
Dimanche dernier, Miselaine Duval, la fondatrice du seul théâtre mauricien à programmation continue, a offert en version créole 50 minutes d’un show qui en fera 75 à partir du 4 octobre au Théâtre Appolo, à Paris. Cette salle est réputée pour l’ouverture de sa programmation aux comédiens de tous horizons, y compris ceux qui sont peu connus du public parisien. Ces représentations ne seront finalement pas précédées par la 2e édition des Théâtrales de l’Île Maurice, qui ne comportent pas cette année de volet parisien, contrairement à 2014.
Lorsque Miselaine Duval est montée sur les planches dimanche, elle venait d’introduire une scène où elle écoute avec un air tout à fait extasié Une femme amoureuse, la version française de Woman in Love, qui devient du coup nettement plus rigolote que l’interprétation faussement angélique de Mireille Matthieu. On trouve là le goût du décalé propre au stand-up où l’artiste semble entrer dans de grandes confidences quand elle se déclare « amoureuse de l’amour », cultivant une sorte d’ambiguïté qui laisse croire tour à tour qu’elle est sincère autant que joueuse.
La comédienne entame son spectacle sur des mensurations fantaisistes qui ont la vertu d’introduire ses réflexions sur les rondeurs et le conformisme particulièrement oppressant qui enferme les femmes un peu plus grosses que la moyenne, dans une prison de complexes difficiles à conscrire. Aussi nous invite-t-elle à voir les nombreux avantages qui existent à être « enn zoli ronde ».
Le passage sur la bonne amie toujours prête à donner un conseil cinglant est tellement caractéristique de la lourdeur et de l’indélicatesse dont sont capables certaines accrocs du pèse-personne, qu’on devrait le jouer dans les écoles ! La folie du relooking à tout prix devient ici aussi le pendant de ce moule dans lequel des normes irrespectueuses et autoritaires voudraient enfermer les individus.
Sus aux conformismes
Les thèmes que Femme Tropiquante passe en revue sont de ceux qui alimentent les conversations sans importance du quotidien et les comportements des uns et des autres. Au chapitre de l’immigration en France, par exemple, le numéro de la Mauricienne, qui débarque à Roissy pour la première fois de sa vie et tente de contenir dans une cruelle retenue l’énorme charge émotionnelle qu’elle ressent face au représentant de la police de l’air, est un morceau d’anthologie. Si modestes soient-elles, les comparaisons que Miselaine Duval fait entre la vie en France et la vie à Maurice n’ont pas que du ressort comique…
L’humour devient ici un décrypteur, une chronique culturelle des comportements sociaux et des préjugés, dans le couple, entre amis, ou généralement en société. Ainsi l’histoire du Parisien « qui ne te voit jamais » contraste-t-elle diamétralement avec celle du Mauricien avec un trou au pantalon, qui fait littéralement le tour de la ville sous nos cieux. Les Mauriciens de l’étranger qui reviennent au pays tellement amnésiques qu’ils ne savent plus parler créole font partie aussi du tableau de chasse de la comédienne, qui les taquine gentiment, de même que la bonne tantine qui se fait un devoir de prédire un divorce prochain aux nouveaux mariés.
Si elle n’est pas top modèle, ce qu’elle nous prouve en marchant quelques pas à la manière du top modèle, Miselaine Duval est un modèle très top, et la femme battue qu’elle évoquera plus loin, incrédule face à l’inexplicable brutalité d’un homme, devient au final une femme battante, qui fait battre les coeurs de son public non seulement dans le rire mais aussi dans l’émotion.
À partir du moment où elle parle de ses parents, l’artiste semble entrer dans le registre de la confidence, évoquant même quelques scènes poignantes de son enfance. Elle décline alors sous plusieurs registres, et avec une certaine délicatesse, les angoisses et la naïveté de la femme bafouée par un mari plus qu’autoritaire. Ce portrait d’une femme fade et effacée, dont elle parvient malgré sa personnalité à esquisser les traits, contraste avec celle par ailleurs dotée d’un diplôme en jalousie… Miselaine Duval fait toutes les femmes à la fois.
Le fils de Nelson…
Nul autre que le fils de Nelson Mandela et Tina Turner a chauffé la salle sur le numéro du ponte du show-business, qui a bienveillamment accepté de se libérer quelques instants pour faire plaisir à Miselaine. Celui qui passe ses soirées en compagnie de Rehanna et Beyoncé n’a en effet pas que ça à faire. Vite, Stéphane Raynal, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il a le sens de la blague, troque son rôle de « fezer » contre celui du gentil rebelle qui règle quelques vieux comptes sur la religion…
La communion solennelle lui fut en effet un supplice qu’il raconte avec délectation… Puis il passe à la vie de pacha que mènent les rats du bazar de Port-Louis et nous apprend que l’alouda de ce marché n’est pas célèbre en raison de son goût mais parce qu’un jour, un client chanceux y a trouvé une fausse dent en or. Sans oublier le prétendu séducteur, toujours célibataire, qui se retrouve face à Saint-Pierre, aux côtés de Brad Pitt et Tom Cruise. L’humoriste ne pouvait animer son show sans donner quelques parodies de chansons dont il est le spécialiste.
Les grands tubes de l’histoire des variétés dans leur version raynalienne deviennent l’expression dans toute sa splendeur du ridicule assumé. Un texte éculé sur un tube célèbre crée un effet comique auquel il est difficile de résister, même si l’on s’étonne soi-même de rire de paroles aussi stupides. Comment en effet ne pas exploser à la vue de cet homme au nez retroussé chantant The Show Must Go On, qui fait instantanément penser au magnifique rocker Freddy Mercury, venir avec un texte aussi inoui que : « Mo gayn enn kou deksi/Li kass mo lalevre/etc. » Passons sur le célèbre Zemberik de Joe Dassin, qui démultiplie ici le potentiel de ringardise de L’Amérique… Avant de céder la scène à la reine du spectacle, Stéphane Raynal a repris le numéro du commentateur sportif de la télévision seychelloise qui annonce à multiples reprises qu’un certain nombre de balles et sportifs « bez dan dilo »… déclenchant à tout coup l’hilarité générale.
Femme tropiquante était donné au dixième et dernier jour de ce nouveau festival international du rire, qui a connu une très bonne affluence dans la salle du Kafé@T pour les spectacles mauriciens, un peu moins assidue cependant lorsqu’on passe à l’humour venu d’ailleurs. Ainsi les amateurs de spectacles humoristiques seraient-ils moins curieux des formes d’humour pratiquées dans la région ou en France. Gérard Jugnot avait raison de dire il y a quelques mois dans nos colonnes que l’humour n’est pas un art universel…