Femme hystérique à exciser, grande castratrice au vagin à dents, cet organe caverneux propre à intimider toute hardiesse… Ces perceptions, et tant d’autres ont un caractère si dissuasif que le sexe féminin tient presque lieu de tabou en société. Pourtant, lorsque Les Monologues du Vagin a été présenté pour la première fois aux États-Unis, ce texte fait du récit de plus de 200 femmes a démontré qu’en étant le miroir de la condition féminine, cet attribut anatomique devenait vecteur de sociabilité, objet de rêve et d’émotion, et instrument de fierté ! Cette pièce d’Eve Ensler, et le V-Day qui l’accompagne arrive à Maurice le 14 février, histoire de rendre la Saint-Valentin un peu moins nunuche…
Le texte des Monologues du Vagin nous enseigne que ce sujet le plus souvent réservé aux gynécologues, aux sages-femmes et à la poésie érotique dans la vie courante pouvait aussi inspirer d’innombrables confidences, des témoignages ébouriffants parfois, amusants souvent, mais aussi touchants, émouvants, inquiétants lorsqu’ils émanent de femmes confrontées à la violence, rassurants lorsqu’ils font comprendre que cette pièce est une célébration de la sexualité féminine, arrivant à point nommé sous la chape de plomb de siècles de silence patriarcal.
Ce texte dont l’auteur renouvelle régulièrement les versions n’est pas fait pour choquer, mais pour libérer la parole sur un sujet qui, à force de déformations, en est devenu pour ainsi dire tabou… Grâce aux productrices Maëva Veerapen et Vinaya Burrel-Sungkur, la première de cette pièce va être jouée à Maurice par la troupe Satini le 14 février prochain, journée également décrétée V-Day… V comme Valentin, vagin, et aussi, malheureusement, comme viol, violence, etc.
Deux autres représentations sont prévues les 21 et 28 février, à chaque fois dans des lieux différents où l’interaction avec le public peut se faire d’égal à égal. On ne verra pas en effet au centre Équilibre de Trianon, au Baz’Art à Beau-Vallon et enfin au restaurant Le Off de Pointe-aux-Cannoniers, la séparation habituelle entre d’un côté le public et de l’autre, les comédiennes sur scène… Pour cette pièce façonnée du récit de plus de deux cents femmes interrogées par Eve Ensler, Maëva Veerapen ne voulait pas qu’une distinction, voire une distance trop marquée entre vie réelle et spectacle, soit faite et que les comédiennes ne soient pas trop éloignées des auditeurs. Elle sait de quoi elle parle, car elle a déjà expérimenté ce texte en Australie en tant que comédienne, puis en 2010 en tant que productrice et metteuse en scène à Melbourne.
« Je ne voudrais pas, nous dit-elle, que Les Monologues du Vagin soit perçue comme une fiction. Cette pièce est faite de l’expérience des femmes que l’on croise dans la rue ou au travail, et qui ne sont pas forcément conscientes de tout ce qu’elles ont à dire sur leur propre vie… Les Monologues du Vagin parle de la vie de tous les jours à partir du témoignage d’une multiplicité de femmes et il m’est apparu préférable que ces textes s’intègrent à la vie de celles et ceux qui les écoutent… »
Les trois comédiennes Sandrine Raghoonauth, Laura Hébert et Vinaya Burrel-Sungkur se sont jetées à l’eau pour interpréter ce morceau d’anthologie dont les registres émotionnels sont particulièrement variés et le rythme très soutenu. Une invitée-surprise, personnalité différente à chaque représentation, s’emparera, elle aussi, d’un extrait qu’elle lira ou dira. Toutes montreront à leur manière la puissance des jeunes filles, des femmes et des mères, en brisant le silence et en défaisant des tabous vieux comme le monde.
Si les attributs sexuels masculins et la virilité sont le plus souvent valorisés et constituent un objet de fierté dans l’imaginaire, le sexe féminin est quant à lui approché comme un mystère, si ce n’est un objet de dégoût ou de dénigrement. La philosophe et historienne Diane Ducret a rappelé récemment dans son livre La Chair Interdite que cette partie de l’anatomie a été à la fois sujette aux préjugés, à la frayeur et aux sévices à travers les siècles également dans la culture occidentale qu’on dit émancipée…
« Maladie de femme »
Ainsi, l’excision (voire l’infibulation) pratiquée actuellement dans de nombreux pays africains l’était aussi dans les grandes capitales européennes et aux États-Unis jusque dans les années 1910, et quand Freud considérait par exemple la jouissance clitoridienne comme un plaisir de petite fille et non de femme épanouie, ce genre d’intervention médicale s’exerçait dans sa ville de Vienne. Quand au XIXe l’orgasme féminin était interprété comme de l’hystérie, on pratiquait ces opérations pour lutter contre cette « maladie de femme ».
Diane Ducret rappelle aussi comment le sexe féminin a suscité le dégoût, la femme parfaite devant en quelque sorte ne pas en avoir à l’instar de la vierge qui enfante sans rapport sexuel… Outre un bestiaire des plus surprenants (chauve-souris, museau de tanche, etc.), les métaphores ont aussi exprimé de l’angoisse à l’égard de cet organe caverneux, avec par exemple le mythe du vagin à dents qu’on retrouve dans diverses civilisations… Rappelons aussi que le pubis a été tondu pour humilier : dans les camps de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale, à la Libération pour les femmes accusées d’avoir fréquenté des Allemands, ou dans l’Antiquité pour les esclaves. La ceinture de chasteté était en vogue à l’époque du libertinage, ou, plus près de nous, l’idée saugrenue selon laquelle les règles rendent la femme impure perdure…
Le succès phénoménal d’une pièce comme Les Monologues du Vagin et l’importance du V-Day, dont son auteur Eve Ensler est l’initiatrice, trouvent leur résonance dans la lutte certes contre le tabou et les préjugés, mais aussi contre les violences qui s’exercent toujours aujourd’hui envers les femmes et les filles : inceste, viols, coups, mutilations ou esclavage sexuel (les statistiques données sur le site vday.org laissent entendre que toute société humaine est concernée par l’une ou l’’autre de ces formes de violence). Le texte même de la pièce rappelle au passage quelques chiffres qui donnent à réfléchir, comme les 125 millions de jeunes filles et femmes qui ont été mutilées, ou encore les 500 000 Américaines violées chaque année.
Dans un tel contexte, quand, dans les années 90’l’ancienne journaliste Eve Ensler interroge plus de 200 femmes de différents milieux sociaux, âges, expériences, cultures et nationalités autour du simple et unique thème du vagin et de ce qu’il leur inspire, elle leur offre l’opportunité totalement inédite de défaire un tabou et d’affirmer l’identité féminine… Pièce traduite en plus de 50 langues, comptant chaque année des centaines de productions, Les Monologues du Vagin a été jouée dans environ 80 pays, probablement parce qu’elle aborde la sexualité et la relation à autrui avec authenticité et sincérité. Avec une certaine crudité aussi parfois, de l’audace compte tenu du tour intime que peuvent prendre ces confidences, et souvent beaucoup d’humour, si bien que toute femme peut s’y reconnaître et que les hommes y trouveront une excellente occasion de percer un peu mieux le fameux… mystère féminin et le libérer un peu lui aussi !