Le théâtre mauricien est un secteur qui est amené à se développer. Le manque de culture théâtrale, d’encadrement et de financement pour mener à bon port les projets artistiques sont toujours décriés par les acteurs évoluant dans ce domaine. Mais avec l’ouverture du Caudan Arts Centre et une nouvelle génération qui s’intéresse davantage à cet art, on peut constater un regain d’intérêt pour le spectacle vivant.

Les planches ont rarement autant vibré. Plusieurs observateurs soulignent que le théâtre connaît une belle évolution, surtout depuis l’ouverture du Caudan Arts Centre. La machine tourne à plein régime, avec une programmation riche et variée pour ce théâtre qui se veut haut de gamme. “Cet espace culturel est arrivé à un bon moment. Un temps où le public avait un regain d’intérêt pour cet art mais ou une absence de contenu était visible”, confie Paul Olsen, directeur d’Opera Mauritius.

Pascal Legros, producteur du festival Théâtrales, estime que “c’est un secteur en pleine ascension, qui est amené à se développer davantage car il y a un public demandeur et des comédiens talentueux”. Avec le théâtre de Port-Louis et celui du Plaza fermés pour rénovation, “les gens attendent du divertissement et de l’animation ailleurs”, observe Pascal Legros. C’est dans des salles pratiquement remplies que les quatre spectacles à l’affiche lors des Théâtrales ont été joués.

“Les choses bougent”.

Le comédien Philippe Houbert et le metteur en scène Daniel Mourgues présentaient en mai dernier leur production annuelle, cette année Joyeuses Pâques. Daniel Mourgues, qui monte depuis trente ans des spectacles à Maurice, a connu l’époque où le théâtre de Port-Louis était opérationnel. “On remplissait les salles”, raconte le metteur en scène. “Après une longue traversée du désert, les choses bougent. Cet art scénique commence à intéresser un public plus large, contrairement aux années précédentes”, ajoute Philippe Houbert.

Le cadre intimiste du théâtre du Caudan, avec ses 431 places, son environnement attractif, sa salle de répétition, son équipement scénique et sa technologie de pointe “ont tout pour plaire. D’autant plus que ce théâtre est ouvert à toutes les formes d’art. C’est un outil qui nous manquait”, affirme Daniel Mourgues. “Toutes les dates en week-end sont réservées jusqu’à la fin de l’année”, confirme Ashish Beesoondoyal, Theatre Manager du Caudan Arts Centre. Il ajoute : “Nous offrons non seulement un espace, mais essayons aussi de trouver une balance entre les projets artistiques et le financement. Nous travaillons selon un partage de revenus basé sur la vente des billets.”

Créer l’engouement.

Même si le secteur évolue positivement, “dans les écoles, à la télé, dans les médias, on n’en parle pas beaucoup”, constate Pierre Louis Paillusseau, jeune metteur en scène français. Éduquer les enfants à l’art théâtral devrait se faire dans les écoles, pense Philippe Houbert. Un manque de créations et de propositions pour éveiller le goût du théâtre auprès des Mauriciens est aussi souligné. “Nous avons beaucoup de jeunes qui montent et il leur faut une plate-forme pour s’exprimer. Les pièces doivent aussi répondre à la demande”, analyse Ashish Beesoondoyal. Au sujet de la programmation offerte par le théâtre du Caudan, il estime que “c’est sur la bonne voie, mais il faut encore beaucoup d’efforts pour créer l’engouement”. La pièce L’amour, toujours ! de Pierre Louis Paillusseau est une pièce de théâtre avant-gardiste “qui a été très bien accueillie. C’est très positif et cela prouve que nous avons un public prêt à recevoir le théâtre sous toutes ses formes”, souligne Ashish Beesoondoyal.

Malgré les facilités pour démocratiser le théâtre, un mal le ronge. “Combien de personnes peuvent se permettre d’aller voir des pièces au Caudan ?”, interroge Raj Gokhool, directeur de l’école de théâtre La Comédie Mauricienne. “Les finances, c’est le nerf de la guerre”, reconnaît Philippe Houbert. Les coûts liés à la location de la salle, le décor, les costumes et autres dépenses pour produire une pièce engendrent “des budgets conséquents et on ne peut pas uniquement compter sur la billetterie”.

Exister dans l’art et la culture.

Pour Raj Gokhool, le secteur du spectacle vivant doit être considéré comme un business. “Par rapport à l’industrie textile ou sucrière par exemple, est-ce que le théâtre a les mêmes atouts vis-à-vis de l’État en termes de subventions et de facilités ? En parlant de théâtre, nous devons plutôt penser business. Si on veut que cette industrie se développe, il faut savoir comment et par qui.”

La troupe Komiko, fondée par Miselaine Duval, est l’une des rares à vivre de son art, mais certaines réalités économiques doivent aussi être prises en compte. Même si la compagnie exporte son rire vers d’autres frontières, “continuer de survivre n’est pas gagné d’avance. Chaque nouvelle production nécessite un marketing agressif auprès du public et chaque nouveau projet revient à prendre d’énormes prises de risque”, explique Miselaine Soobraydoo. “Mais nous acceptons de les prendre, non seulement parce que nous sommes passionnés mais aussi et surtout parce que l’on veut exister dans l’art et la culture.”

À l’heure actuelle, une cinquième édition des Théâtrales risque de ne pas voir le jour en 2020 “si le sponsoring ne suit pas”. Pascal Legros confie : “Bien que nous ayons doublé nos prévisions, il faut analyser le bilan financier réel, car entre les salles pleines et ce qui reste ou pas dans la caisse, il y a une différence”. Il ajoute que “le projet est là, mais sans fonds privés, c’est difficile de l’implémenter dans la durée”. Selon lui, les États devraient avoir des lois avantageuses de défiscalisation pour les entreprises qui souhaitent investir dans la culture. Ce serait le meilleur moyen d’obtenir des fonds pour mener à bien les projets.

Parlons théâtre !

Pascal Legros, producteur du festival Théâtrales

“Des pépites à Maurice”

“Maurice à un gros potentiel pour développer son théâtre. J’ai un projet pour l’île, basé sur trois piliers : social, formation et animation. Si on continue l’aventure des Théâtrales, je souhaiterais mettre en place des spectacles pour enfants.

La Master Class offerte par Francis Perrin l’an dernier a aussi révélé des pépites à Maurice. Je souhaiterais renouveler cette expérience tous les ans avec des jeunes qui seraient en stage pendant quinze jours sous la direction de grands metteurs en scène français. Le dernier volet (animation) concerne bien entendu la diffusion de pièces françaises destinées au public.

Ashish Beesoondoyal, Theatre Manager du Caudan Arts Centre

“Beaucoup plus d’intérêt”

“Avoir une culture théâtrale commence à l’école. Chaque institution du pays devrait avoir des classes afin d’éduquer à cet art les enfants dès leur jeune âge. Depuis quelque temps, je constate beaucoup plus d’intérêt des Mauriciens pour le théâtre. Nous sommes sur la bonne voie. Au Caudan Arts Centre, la programmation est travaillée de telle sorte à insuffler une certaine diversité en termes de cultures, styles et genres. Il y a une nouvelle génération qui monte. Il faut que les pièces répondent à la demande.”

Miselaine Soobraydoo, directrice de Komiko

“Le professionnalisme pas encouragé”

“À Maurice, très peu est fait pour encourager le professionnalisme dans l’art scénique. Certaines structures sont mises en place pour encadrer les débutants, mais qu’advient-il après ? Si la personne intéressée ne prend pas de risques personnels, c’est difficile pour elle de poursuivre dans sa vraie vocation. Pour une population de 1,2 million, comment un artiste mauricien peut-il vivre, payer ses factures et sécuriser ses vieux jours en prenant de tels risques ?

Il faudrait considérer l’art et la culture comme un élément économique et pas uniquement comme un loisir. C’est un métier qui aide à exister et qui est essentiel.”

Raj Gokhool, directeur de La Comédie Mauricienne

“Le théâtre ne se pratique pas uniquement dans une salle”

“La démocratisation dans le domaine du théâtre s’opère car le Mauricien a compris que cet art pouvait aider son enfant à mieux évoluer dans la vie. À La Comédie Mauricienne, 300 élèves suivent annuellement des cours avec nous. Le Caudan Arts Centre est là, c’est bien. Mais il faut aussi être conscient que le théâtre ne se pratique pas uniquement dans une salle. Le théâtre peut venir à votre porte, dans votre centre social. C’est ce que nous faisons.”