Dans la préparation de tout projet, dans toute entreprise, il y a toujours cette part de hasard que l’on tend souvent à occulter, les yeux nécessairement trop rivés sur l’essentiel même du but à atteindre, l’ultime réussite, quoi ! Néanmoins, en filigrane de tout événement, en coulisses, de petites histoires restent, pour ceux qui les auront vécues, des maillons tout aussi importants, avec ce petit lot d’imprévus, ces petits macadams qui ne manquent jamais de meubler les routes les plus sûres.
La petite histoire menant à la production du CD de Ti Frer (22 avril 1900-17 juin 1992) n’a pas été exempte de cette loi-là…
Tout commence pour nous à Week-End/Scope par un télex reçu de Radio France Internationale, signé Alliramy Brochand, une Mauricienne immigrée en France, qui est depuis quelques années secrétaire de Pierre Toureille, directeur d’Ocora Radio France, collection qui regroupe la plus célèbre et sans doute la plus complète des musiques traditionnelles du monde. Elle nous fait part d’un appel téléphonique reçu de Lucien Putz, un Belge passionné de musique traditionnelle, qui était tombé tout à fait par hasard – lors d’une petite réception chez une famille mauricienne immigrée en Belgique – sur le 21e numéro de Week-end/Scope d’avril 1988 où trônait, en couverture, une belle photo de Ti Frer.
Producteur de musique lui-même, Lucien Putz, ne manque pas alors de rappeler aux responsables de Radio France ses sollicitations antérieures pour que le griot de Quartier Militaire, qu’il avait déjà rencontré et écouté, fasse l’objet d’une attention particulière. D’autant qu’à la lecture du reportage de WES sur Ti Frer, il avait compris que le vieil homme, à 89 ans, aveugle et sourd depuis quelques années déjà, allait irrémédiablement sombrer dans l’oubli, aucun disque, aucune cassette de son répertoire unique et imagé n’ayant fait l’objet jusque-là d’un enregistrement de qualité professionnelle.
Contrat.
Ce message reçu, cap donc sur Quartier Militaire, première étape de cette course qui allait se révéler par la suite non sans embûches. Depuis de nombreuses années déjà, je n’avais pas rencontré le vieil Alphonse Ravaton, avec qui j’avais partagé, loin dans le temps, en compagnie d’amis communs, quelques verres de ti-lambic et autres bols de rason, dans quelque coin perdu de Camp Thorel, à l’abri évidemment des regards indiscrets, cette région étant particulièrement connue pour des raids de la police contrant systématiquement la distillation illicite de rhum.
Ses proches se souvenant à peine de mes rares escapades dans le coin, j’eus évidemment beaucoup de peine à les convaincre du sérieux de ma démarche pour sceller – enfin ! – un contrat en bonne et due forme, permettant à Ti Frer de s’assurer tout au moins des retombées pécuniaires immédiates et futures de sa prestation, en plus de figurer à tout jamais dans la plus belle collection de musique traditionnelle du monde. Avaient défilé dans ce petit village du centre de l’île, nombre d’amateurs, touristes et autres, qui venaient, caméra au poing, voler un peu de cette intimité proverbiale de l’entourage de ce ségatier d’exception, sans jamais donner signe de vie par la suite…
Projet.
Tant soit peu rassuré par mon vieil ami et ses proches, je fus en mesure de confirmer à Ocora Radio France que la partie était jouable. Mais, pour cela, il fallait encore arrêter des dates avec l’équipe technique d’enregistrement d’Ocora, négocier des billets d’avion et autres frais d’hébergement de toute l’équipe qui allait se déplacer. Sollicités, Air Mauritius et Le St Géran apportèrent leur soutien total au projet et Alliramy Brochand fut dépêchée en éclaireur pour les premiers préparatifs, alors que Percy Yip Tong accepta, à notre demande, de coordonner tout le projet d’enregistrement.
À peine une semaine avant le jour J, prévu pour le premier contact de Ti Frer avec l’équipe technique d’Ocora, je fis un saut à Quartier Militaire pour m’assurer que tout était en ordre pour le projet. Surprise et étonnement : je me retrouve devant la petite demeure en tôle de Ti Frer, fermée à double tour. Le coin semble tout à fait désert. Dans la ruelle, attiré par l’aboiement des chiens qui sentent l’intrus, un badaud s’inquiète de ma présence, sans plus. Un autre, plus ou moins averti, me lance : “Ou pe rod Ti Frer. Enn misie Blan inn pas pran li ena enn de zour. Kot inn ale, mo pa kone.”
Légende.
Comme, par hasard, le même jour devait arriver à Maurice, de l’Australie, pour des vacances, un ami commun, Jean Paruit, celui-là même qui fut, de par son métier de garde forestier à Camp Thorel, un des proches de Ti Frer pendant de très longues années. Bien vite, nous remontons vers l’entourage de Ti Frer et comprenons que notre vieil ami a été transporté d’urgence à la Clinique Darné pour y subir une intervention chirurgicale. Nous le retrouverons, en effet, encore sous l’effet de l’anesthésie, le corps tout recroquevillé sur son lit d’hôpital, ne comprenant pas trop ce qui lui arrivait. Pensant tout de suite à avertir Ocora d’un report nécessaire du projet d’enregistrement, j’en fis part aux proches de Ti Frer. Ils ne semblaient pas du tout partager mon avis, plus aguerris sans doute au tempérament de battant du célèbre griot, qui, disaient-ils, en avait connu d’autres…
Quelques jours plus tard, à l’aube d’un matin pluvieux, l’équipe d’Ocora débarquait à Plaisance. Sur la route nous menant au St Géran, je fis signe à Alliramy Brochand que nous traversions justement le petit village de Camp de Masque, là où Ti Frer était en convalescence chez une de ses nièces, dans une toute petite maison au bord de la route. Un petit signe furtif de sa part me confirma que l’occasion était vraiment trop belle pour rater ce premier et dernier rendez-vous avec une légende…