Le 14 décembre dernier à Londres, Toni-Ann Singh, une Jamaïcaine de 23 ans, étudiante en psychologie, remportait la finale du concours Miss World. Un peu plus d’un mois plus tard, elle se retrouve à sa grande surprise, mais à sa satisfaction, sur le sol mauricien dans le cadre de pourparlers pour une éventuelle organisation de la 70e édition de ce concours mythique dans l’île. Week-End, qui avait annoncé en primeur cette visite surprise dans sa dernière édition, a eu le privilège d’interviewer cette jeune femme pétillante qui a la tête bien sur les épaules, considérée comme la plus belle femme du monde. Même si sa beauté physique explose au seul regard, nous avons aussi découvert une femme plus belle encore de par ses pensées, ses combats et sa grande générosité envers les autres, notamment lors d’une rencontre avec les écoliers de La Gaulette. Simple et vraie, cette fille unique a su garder les pieds sur terre, comme en témoignent ses doutes et ses certitudes.

l Vous avez été élue Miss World 2019 récemment. Comment vivez-vous cela ?

Cela ne me semble pas tout à fait réel. Mais je suis très reconnaissante et heureuse de pouvoir représenter la beauté féminine en défendant des causes humaines importantes. Être au service des autres, en veillant à faire une différence dans le monde, c’est quelque chose qui m’a toujours passionnée. Je suis heureuse de pouvoir faire ça.

l Être élue la plus belle femme du monde, était-ce un rêve de jeune fille qui se réalise ?

Non, pas du tout. Je n’ai jamais pensé que c’était quelque chose que je serai appelée à être. Mais je réalise que le cheminement de votre vie n’est pas quelque chose que vous prévoyez clairement. Ainsi, je fais confiance au chemin tracé pour moi et je suis reconnaissante et très flattée… Mais je pense que ce qui est encore plus spécial avec Miss Monde, c’est qu’il ne s’agit pas que de beauté extérieure. Il s’agit de votre amour et de votre compassion pour les autres et de la quantité de vous-même que vous êtes prête à donner pour vous assurer que la vie d’autres personnes change pour le mieux. C’est de cela que j’ai rêvé toute ma vie.

l Vous parlez de changer la vie des autres. Mais jusqu’à présent, c’est surtout votre vie qui a changé avec ce titre de Miss Monde…

Ô que vous avez raison ! En effet, il y a beaucoup de changements dans ma vie. Par exemple, je ne m’étais jamais rendue en Afrique, et c’est fait maintenant. Je n’étais jamais venue à Maurice et pourtant je suis là et j’ai appris à dire « mo kontan Moris ». Des choses comme ça, vivre de nouvelles expériences. Et ce n’est pas fini. Au cours de cette année, je vais visiter au moins dix pays où il y a des projets à réaliser. Je vais devoir me salir les mains. Cela signifie que mes responsabilités ne se limitent pas seulement à rayonner dans mon pays, bien que ce soit très important. Elles ont une portée qui s’étend dans le monde entier. C’est cela qui est incroyable.

l C’est quoi votre quotidien aujourd’hui ?

J’apprends à le maîtriser. Parce que nous voyageons beaucoup. J’apprends pour l’heure plus ce que c’est qu’un kit de nécessité ou un adaptateur universel… C’est un must ! Mais en réalité, ma vie n’est pas si différente. Je n’étais déjà pas avec ma famille pendant la majeure partie de l’année parce que j’étais à l’université. Je dois encore la voir, mais ce n’est pas différent d’être loin de chez moi. Mis à part expérimenter de belles choses et voyager beaucoup, il n’y a pas beaucoup de différences. Je me sens comme j’ai toujours été et j’ai bien l’intention de rester moi-même.

l Qui êtes-vous ? Comment vous décririez-vous ?

Je suis drôle ou du moins je pense que je suis drôle. Peut-être que les gens se moquent de mes blagues parce qu’ils pensent que je suis ridicule. Mais je pense que je suis drôle. Je suis très attachante. Et puis aussi, sans être prétentieuse, j’ai le don de percevoir ce que les gens sont vraiment, au-delà de ce qu’ils veulent projeter comme image. Cela me permet d’aller à leur rencontre encore plus facilement et de créer de merveilleuses amitiés. J’ai compris que nous sommes tous des reflets de nos origines et de ce que nous savons. Et c’est tellement amusant, parce qu’au bout du compte nous sommes tous très similaires. Enfin, j’aime aussi beaucoup manger et j’adore cuisiner.

l Vraiment ?

Oui, j’aime la nourriture… Et à ce niveau, il y a beaucoup de points communs entre Maurice et mon pays, la Jamaïque. Vous avez des fruits que nous avons en Jamaïque. Par exemple, les litchis que vous appelez letchis. Nous avons quelque chose que nous appelons sweetsop et que vous appelez cœur de bœuf. Comme Maurice, la Jamaïque est une île où il y a nombre de cultures différentes qui vivent ensemble. Je me sens très à l’aise ici, un peu comme chez moi.

l Votre rêve était d’être médecin. Le fait d’être aujourd’hui Miss World change-t-il votre vision et vos objectifs dans la vie ?

Non. Car ce qui m’a poussée à choisir de devenir médecin un jour cadre parfaitement avec ce que je représente aujourd’hui. Je veux pouvoir aider les gens et créer des opportunités pour eux. Par exemple, si un enfant ne peut étudier, s’il a faim, s’il souffre ou s’il vit dans un environnement difficile, j’essaie de trouver les moyens pour pourvoir à ses besoins. Je viens moi-même d’une région purement rurale et je n’avais pas les moyens financiers pour faire face à ces situations. Devenir médecin me permettrait au moins de partager mes connaissances pour prévenir les maladies et pour sensibiliser avant que cela n’arrive. Maintenant, Miss World est une merveilleuse plateforme d’où je peux évoquer ces problèmes au monde entier et initier les conditions pour des changements significatifs.

l Quels sont selon vous les dangers qui menacent le monde actuel ?

La première chose qui me passionne beaucoup et que je voudrais souligner est que les femmes constituent une merveilleuse ressource qu’il faut protéger. Et même si nous allons dans la bonne direction dans l’amélioration de leurs conditions, il y a trop de jeunes filles qui n’ont pas accès à l’éducation de base. C’est un gaspillage de ressources car nous savons que ce sont elles qui donneront naissance aux prochaines générations. Nous avons donc le devoir de nous assurer qu’elles sont équipées pour assurer que leur avenir soit le plus brillant possible. C’est notre travail d’agir maintenant et de nous assurer qu’elles ont ce dont elles ont besoin. Il faut leur donner accès à des opportunités pour qu’elles puissent prendre soin d’elles-mêmes, puis de leurs enfants afin de changer la vie des générations futures. Un autre des problèmes est celui de la santé. Nous sommes impatients de guérir et nous prenons pour cela des médicaments. Il faudrait plutôt enseigner aux gens comment prendre soin d’eux-mêmes et comment s’assurer que leur corps reste naturellement sain. Nous n’avons pas à prendre autant de médicaments, car il y a des remèdes naturels et il existe des moyens de prévenir toute maladie en premier lieu. Enfin, il y a le changement climatique. Même ici à Maurice, nous pouvons le constater et cela impacte, par exemple, sur le tourisme. C’est la même chose partout dans le monde. Nous devons nous assurer que la terre soit durable et que nos arrière-petits-enfants auront un lieu où vivre. Il y a des discussions en cours et nous devons continuer à prendre des mesures qui préserveront notre planète. Ensemble, la communauté mondiale peut l’arrêter, sinon la ralentir.

l Avez-vous une source d’inspiration ?

Bien sûr. Ma mère, Jahrine Bailey. C’est la personne la plus forte que je connaisse sur terre. C’est surtout elle qui m’a inculqué la passion de travailler pour la cause des femmes. Elle est issue de cette communauté, dont je parlais, où les femmes n’ont pas beaucoup d’opportunités. Ma mère a joué un rôle vital pour mon éducation. Elle m’a aussi toujours encouragée à poursuivre ce que j’avais commencé et que j’aime faire, comme chanter, danser… Je peux dire au monde entier que si j’arrivais à être pour n’importe quelle femme dans le monde la moitié de la personne qu’elle a été pour moi, alors je sais que le monde serait un endroit beaucoup plus lumineux et où il ferait bon vivre. Elle est mon inspiration.

l Nous voyons dans votre regard que votre maman est vraiment une belle personne. D’une manière plus générale, que signifie la beauté pour vous ?

C’est bien plus que la beauté extérieure. Nous savons que la beauté extérieure est subjective. Lorsque la beauté est associée à une cause, elle apporte de la lumière dans les zones vulnérables. Je pense que par-dessus tout, quand tu es belle à l’intérieur, la beauté brille et rejaillit partout. Elle brille davantage lorsque vous parlez simplement aux gens, leur montrez de l’amour, de la compassion. Je pense que c’est cela la beauté.

l En 2019 de nombreuses Miss, dont Miss USA, Miss Univers et vous-même êtes des personnes de couleur. Faut-il en tirer un enseignement derrière ?

Je pense que toute jeune fille qui se reconnaît dans n’importe laquelle d’entre nous est importante parce que cela façonne la façon dont elle perçoit qu’elle est capable. J’aime l’idée que n’importe quelle fille, n’importe quelle fille brune, est capable de regarder l’une de nous et de se dire « peut-être que je suis aussi belle, peut-être que je suis aussi forte, peut-être que je suis aussi capable de défendre une cause dans mon pays, ma communauté… » Je suis heureuse que nous soyons en mesure d’être une représentation de quelque chose de bien et de positif pour les jeunes filles et les jeunes femmes du monde entier.

l Y a-t-il quelque chose que vous souhaitez changer concernant les concours de beauté et les critères de beauté dans ces concours ?

Ce qui est beau et unique dans l’organisation de Miss Monde, c’est qu’il n’y a aucun moment où vous êtes mesurées. Vous n’avez pas besoin d’avoir une taille particulière. Je n’ai pas été mesurée. Pas une fois. Je mange si je veux. Mais manger sain, c’est important. Il n’y a pas de pression en maillot de bain, l’important est de savoir qui vous êtes à l’intérieur. Quand nous disons « la beauté avec une cause à défendre », nous voulons vraiment dire au reste du monde qui nous sommes et traduire ce que nous ressentons, ce qui est notre passion, ce dont nous nous soucions, et ce que nous allons apporter au monde. N’importe qui, même s’il ne parle pas la même langue, peut comprendre les motivations derrière nos actions.

l Quel est votre but personnel ?

Cela peut sembler prétentieux et idiot, mais je crois que j’ai été créée pour le changement. J’ai toujours été comme ça même au collège. Si je voyais quelque chose qui devait changer, je ne m’asseyais pas et en parlais. Je retroussais mes manches et me disais qu’il était temps de faire quelque chose. Je passe des heures à réfléchir à ce que nous pouvons faire pour améliorer les choses dans ce monde. C’est ancré au plus profond de moi. Je pense que sans le savoir, j’ai trouvé un chemin très en phase avec qui je suis pour accomplir ce à quoi je suis destinée à faire.

l Comment vous visualisez-vous dans 5, 10 ou 20 ans ?

Je me vois exactement comme qui je suis aujourd’hui. En particulier, à continuer à travailler pour les gens. Mon ambition et ma volonté d’aider ne se termineront pas avec la fin de mon année de Miss Monde. Je me vois continuer à aider et contribuer à apporter des changements pour différentes communautés à travers le monde, quel que soit le domaine, qu’il soit médical, éducatif, dans la chanson ou la danse. Mais en ce qui concerne des choses spécifiques, je n’aurais pas pu vous dire l’année dernière que j’aurais été assise ici à Maurice en tant que Miss Monde. J’ai donc décidé récemment que j’arrêterai d’essayer de planifier autant que de simplement marcher avec mes sens. Peut-être dans dix ou vingt ans, je serai à nouveau ici avec vous et je parlerai de mes rêves et de mes projets…