Son assassinat sordide, en 2009, a fait de Marie-Ange Milazar un symbole: celui de ces femmes, travailleuses du sexe, exposant leur vie aux dangers, à cause de la pauvreté ou du cercle vicieux de la toxicomanie. Une marche après sa mort n’aura pas suffi pour sensibiliser sur le sort de ces nombreuses femmes et mères qui ont recours à la prostitution. Neuf ans après, Scope a rencontré le fils aîné de Marie-Ange Milazar. Il nous parle d’une promesse qu’il a faite à sa mère.

Le 6 novembre 2009. Aux infos à la radio, l’on annonce la découverte du corps mutilé d’une femme de 42 ans dans une fosse septique. Enceinte de 7 mois, elle avait été torturée avant d’être assassinée à coups de pierre. Le fils aîné de Marie-Ange Milazar nous raconte: “Je n’avais pas eu de nouvelle de ma mère. J’avais entendu cette information à la radio. Je me souviens bien de ce jour-là. Mais je ne sais pas pourquoi je n’avais pas associé cette nouvelle à elle. Même qu’un ami m’avait posé la question : pa to mama sa ? Je lui avais répondu que ça ne pouvait être le cas.

Qui plus est, avant qu’elle ne disparaisse, je l’avais croisée en chemin.” Ce n’est que plus tard, quand l’identité de la femme est révélée, toujours aux infos, que le jeune homme, âgé de 22 ans à l’époque, se doit d’admettre l’évidence. C’est bien sa mère qui a été sauvagement assassinée. “Je me suis rendu au poste de police. On m’a demandé quel était mon lien avec elle, j’ai répondu que Marie-Ange Milazar était ma mère”, nous confie ce dernier, aujourd’hui trentenaire. Ce jour-là, il aurait pu crier à la terre entière que c’est elle qui l’avait enfanté. Depuis, il dit tout faire pour respecter sa promesse de réunir son frère et ses sœurs, qu’il avait faite à sa mère.

Quand il était enfant, ses amis se moquaient de lui. Ces derniers savaient que Marie-Ange Milazar se prostituait. D’ailleurs, elle ne s’en cachait pas, dans les rues de la capitale, ou au Jardin de la Compagnie, c’était là qu’elle gagnait sa vie. “Quand ils se bagarraient avec moi, pour m’énerver ils me disaient: al get to mama Port-Louis.” Il confie encore: “Je voulais qu’elle arrête la prostitution. À un moment, quelqu’un partageait même sa vie…”

“Mo ti mari kontan li”

Pendant les cinq années qui ont suivi le décès de Marie-Ange Milazar, concède-t-il, il a eu des difficultés à parler de sa mère et évoquer ce souvenir. “C’était une période pénible. Je pensais à son assassinat, j’avais mal, j’étais en colère…” Même si la douleur ne se cicatrisera jamais, il se dit capable d’avancer et de parler de sa mère. “Mo ti mari kontan li. Li ti mari kontan mwa”, nous confie le jeune homme.

À 18 ans, l’aîné des 5 enfants de Marie-Ange Milazar décide de fonder sa propre famille. Déscolarisé après l’école primaire, il pratiquera le métier de maçon. Il s’installe alors avec celle qui deviendra la mère de ses deux filles. Comme lui, elle est aussi maçon. Marie-Ange Milazar n’aura pas connu ses petites-filles et ni vu grandir sa benjamine, âgée de 3 ans en 2009. L’enfant avait été confiée à une proche, tandis qu’une autre fille, âgée de 9 ans, et son fils de 8 ans vivaient toujours avec elle.
Ce soir fatidique, elle avait quitté sa maison pour aller “trase” afin d’offrir un maillot de bain à l’un de ses enfants qui devait participer à une sortie avec le Centre Idrice Goomany. Enceinte de sept mois, Marie-Ange Milazar avait commencé à reprendre sa vie en main, mais la précarité de sa situation lui imposait de se débrouiller comme elle le pouvait. Ce soir-là, un mauvais coup de sort s’est abattu sur elle lorsqu’elle s’est trouvée nez à nez avec trois jeunes de 19 à 21 ans, qui étaient venus dans le jardin pour tabasser une femme. Ils s’étaient saisis de Marie-Ange qui était alors seule au bord de la route. Ils l’avaient ligotée, l’avaient sauvagement battue, lui avaient tailladé le corps, lui avaient arraché ses boucles d’oreille. Pour finir, ils l’avaient jetée dans une fosse avant de lui balancer une pierre. Arrêté par la police quelque temps après, l’un d’eux avait expliqué qu’ils avaient même envisagé de lui ouvrir le ventre pour voir son bébé.

“J’ai une sœur qui n’a jamais vu les plus jeunes d’entre nous. Elle vit en Suisse. Elle avait été adoptée par une famille lorsqu’elle était enfant. Lorsque ma mère est décédée, je l’avais mise au courant. Cela l’avait attristée même si elle ne l’a pas beaucoup connue”, confie notre interlocuteur.

“Je voudrais réunir ma famille”

Dans la cité où il vit modestement dans une petite maison en tôle, aucun souvenir de Marie-Ange n’apparaît. “Mais, nous dit son fils, il y aura de la place pour mon jeune frère.” Celui-ci, tout comme sa sœur (âgée aujourd’hui de 19 ans) a grandi dans un abri pour enfants en détresse. L’adolescent, qui était scolarisé dans un collège, n’y est plus retourné depuis plusieurs mois, soit au moment où il a été transféré au Rehabilitation Youth Centre. “Je ne sais pas très bien pourquoi il a été placé là-bas. Mais je souhaite l’accueillir chez moi. Pena plas mem. Me si bizin met matla anba pou dormi nou ava fer li”, explique-t-il.
Soutenu par une organisation non-gouvernementale, il se dit prêt à affronter les démarches administratives pour son jeune frère. Ce ne sera pas la première fois qu’il prendra un des siens sous son aile protectrice. “Quand ma sœur a eu 18 ans, elle est venue vivre chez moi. Elle a ensuite rencontré quelqu’un et s’est mariée. Ma sœur attend un bébé.” Et puis, il y a eu la benjamine, 12 ans. Quand il a appris que leur “tante” avait du mal à gérer les crises d’adolescence de la jeune fille, il a décidé de prendre le relais. Père d’une fille du même âge que sa sœur, il explique qu’il la considère à la fois comme sa sœur et son enfant. “Je n’ai pas beaucoup de moyens financiers ou matériels. Mais je voudrais réunir ma famille”, dit-il.

Une maison, même en tôle…

Non loin de sa maison, de l’autre côté de la rue, il nous montre l’endroit où il veut construire une maison. C’est sur les versants d’un précipice. Le terrain appartient à l’État. Mais des squatters occupent chaque mètre carré disponible. “Je suis maçon, je saurais comment construire sa base pour que la maison soit stable.” Cette maison, elle ne sera pas la sienne et ni en béton. Mais en tôle et en bois. Après tout qu’importe, un toit est un toit. Et puis, il avait promis à sa mère qu’il veillerait sur son frère et ses deux sœurs. Et c’est pour eux qu’il veut la construire. Ces derniers y vivront ensemble, comme une famille. La vie ou plutôt celle de sa mère les a privés de la chaleur et de l’amour d’une famille unie. Tous enfants de pères différents, ils n’ont connu, que brièvement pour certains, qu’une mère trop souvent absente. Et souffrant dans sa chair.