Jean-Luc Mootoosamy, Journaliste, directeur du cabinet Media Expertise

 La braderie se poursuit… Après les plages déclassifiées qui continuent à provoquer des réactions dans le pays, voici que la radio nationale se prépare à confier la gestion d’une de ses fréquences à une radio privée musicale française, NRJ Réunion. Selon un article d’un quotidien du 25 avril dernier, des négociations enclenchées en 2016 entre la Mauritius Broadcasting Corporation et le Groupe CIRANO (Cinéma, Internet, RAdio et NOuveaux médias), représentant de la marque NRJ dans la région Océan indien déboucheraient bientôt sur une mise à disposition d’une fréquence. C’est peut-être déjà le cas. Music FM serait l’objet du sacrifice.

Sa faute : enregistrer le plus faible taux d’audience des sept chaînes radios de la MBC. Qu’on ne se méprenne sur l’objet de ma participation à ce débat, le Groupe CIRANO comme tout autre groupe média étranger a tout à fait le droit de vouloir une présence FM à Maurice. Il y a des procédés pour cela. Si cette arrivée à Maurice se faisait par le biais d’une des radios privées locales, cela serait un accord privé donc soumis à la décision des actionnaires. Mais il s’agit ici d’une fréquence de la radio publique, notre bien à tous. Je me permets donc ce parti-pris.

Ce n’est pas la première fois que la MBC s’engage dans des partenariats et des mises à disposition de fréquences. C’était le cas avec le groupe Radio France (en modulation de fréquences, FM) et avec la British Broadcasting Corporation (en ondes moyennes, AM). Tous deux sont des diffuseurs nationaux de service public dont les missions sont comparables à celles précisées dans la MBC Act de 1982 (article 4, Objects of the Corporation). Ici la situation est toute autre. D’un côté une radio-télévision nationale qui, semble-t-il estime qu’elle peut sous-louer une fréquence, et de l’autre, une société privée qui est intéressée par le marché mauricien. Jusqu’à preuve du contraire, la mission de NRJ Réunion et celle de la MBC – du moins sur papier – ne sont pas les mêmes. J’ajoute que l’Independent Broadcasting Authority qui accorde les autorisations d’émissions est tenue dans l’article 4 (c) de l’IBA Act de 2000 de « preserve and promote the plural nature of Mauritian culture by ensuring that licensees include in their services programmes reflecting the linguistic and cultural diversity of Mauritius ».

Au-delà de cette question de la mission, qui peut être sujette à interprétation, il y a la procédure. S’il est commun pour la MBC de faire appel à des freelances, des pigistes ou des sociétés externes qui proposent des émissions prêtes à diffuser selon un mandat donné, peut-elle aussi confier une fréquence, accueillir une marque privée, changer de nom (ce qui reste à préciser) pour accueillir un prestataire externe ? Peut-elle disposer de ces fréquences à sa guise pour engranger des revenus comme le ferait une station privée ? Autre question importante car il s’agit ici d’une entreprise publique : la MBC a-t-elle organisé un appel à candidatures indiquant qu’elle recherche un partenaire en contenus pour remonter l’audience d’une de ses chaînes ? Quelle latitude a la MBC pour discuter de ce type de contrat de cogestion qui touche à l’identité du service public ? S’agissant des recettes publicitaires et le démarchage, l’ancien directeur de la MBC « ne souhaite pas faire de commentaires sur le sujet à ce stade », dit l’article de presse du 25 avril. Mais c’est bien là que l’intérêt se situe pour un opérateur privé.

 Fast track ?

Un accord imminent était annoncé le 25 avril. S’il n’a pas encore eu lieu – car il n’a pas été possible de le vérifier – la publication des détails du projet et des sommes d’argent en jeu, serait saine et constituerait une preuve de transparence, d’autant plus que l’IBA examine en ce moment l’attribution de nouveaux permis d’opération pour de nouvelles radios privées. Que ferait la MBC si les promoteurs ayant déposé leurs dossiers à l’IBA demandaient aussi, sur un principe d’équité, la possibilité de prétendre à ce fast track d’accès à la diffusion de leurs programmes via le service public en achetant du temps d’antenne ? Et quid d’une refonte de Music FM si des propositions sont formulées en interne ou en externe ?

Les stations musicales de service public existent et marchent. En Suisse romande par exemple, les deux chaînes radios les plus écoutées sont celles du service public. Les scores de la Première (équivalent de France Inter que des Mauriciens connaissent) et d’Option musique dépassent largement les stations privées. Le succès d’Option musique n’est pas seulement une question de financement mais surtout d’imagination, de concept, d’audace. C’est une chaîne musicale offrant une écriture, une grammaire radiophonique, qui séduit toutes les tranches d’âge.

Une antenne qui valorise la création locale avec une place importante laissée au « Label Suisse » pour faire connaître les musiciens locaux, les éditer et les produire en public. C’est une radio qui propose un voyage entre titres nouveaux et anciens. Non seulement surprise permanente pour les oreilles mais également manière subtile de faire vivre une culture musicale locale et internationale. C’est un média à valeur ajoutée. Est-ce que NRJ Réunion répondra à ces missions dans son cahier des charges ? Notre pays, j’en suis convaincu, a suffisamment de talents pour s’offrir son « Option musique ».

Une dernière question : si d’aventure cet accord en radio devait passer, est-ce que cela ferait jurisprudence pour permettre la cogestion d’une des nombreuses chaînes de la télévision nationale, avec le même partenaire ? Et par exemple l’arrivée des contenus d’une chaîne sœur comme NRJ 12 ? Quelles que soient les « astuces » trouvées et la légalité d’un accord entre les deux parties, la transparence dans les moyens d’utilisation et de gestion d’une chaîne publique existante est nécessaire. Le public a le droit de savoir. En attendant, pour reprendre le titre d’une émission populaire : touche pas à mon poste ! Si la finalité de ces négociations est de faire remonter les chiffres d’audience, d’attirer un public de plus en plus exigeant et de remotiver ceux qui font Music FM, disons qu’il y a d’autres méthodes pour y parvenir. Et pour obtenir la confiance de tous, il serait plus judicieux d’éviter les faits accomplis et cette fâcheuse impression de faire entrer les élus du jour par l’imposte.