Photo illustration

Frappé de plein fouet par la crise provoquée par le coronavirus, le secteur touristique navigue en eaux troubles. Une saison qui a pris fin de manière catastrophique, des annulations en cascades, les incertitudes quant à la desserte aérienne, le crash financier d’Air Mauritius sont parmi les écueils contre lesquels ce secteur vital de l’économie de Maurice s’est heurté. Au chômage technique, depuis le début, les opérateurs scrutent désespérément l’horizon en quête d’une lueur d’espoir qui n’apparaît pas. Parmi les premiers touchés, les employés d’hôtels espèrent un miracle.

Le tourisme, secteur phare de l’économie mauricienne, est mis à terre par la présente la crise sanitaire. Le risque de fermeture plane bel et bien sur plusieurs hôtels, restaurants et autres activités dépendant principalement du tourisme. Chez les employés d’hôtels la peur s’amplifie jour après jour. Reshma Boodhoo, femme de chambre dans un établissement de l’Est vit dans l’angoisse : “Nous sommes tous dans la même situation critique. Ni le nombre d’étoiles encore moins la dimension de l’hôtel ou le groupe hôtelier auquel nous appartenons ne peux nous garantir notre emploi. J’ai effectué ma dernière journée de travail le 20 mars, et depuis, à part mon salaire de mars, je n’ai reçu aucune nouvelle de la direction.”

Quelques jours après le début du confinement, Shirley N. employée dans le département réservation d’un hôtel avait été priée de work from home.« L’hôtel avait pour priorité de réduire au maximum les dépenses. Depuis, plus je constate le nombre d’annulations, et plus je stresse car il est évident que ce sera impossible de redémarrer les activités. Même si nous sommes en contact régulier et que la direction tente de nous rassurer, il faut être réaliste car sans revenu et sans client, même si je bosse pour un groupe jusqu’ici très stable, les provisions ne pourront pas tenir longtemps.”

Les couloirs vides.

Après avoir et travaillé dans plusieurs établissements hôteliers dans les quatre coins du monde, Sayed B. s’est vu confier le poste de Room manager à Maurice il y a 5 ans. Le défi était encore plus grand car l’établissement venait d’augmenter le nombre de ses chambres. Pour la première fois de sa longue carrière, il se retrouve à errer dans les couloirs vides d’un hôtel où le silence est omniprésent. “J’essaie de rester positif et de me dire que tout ira bien. Mais au fond de moi, je sais très bien que l’industrie mettra du temps à reprendre du poil de la bête. Nous pouvons mettre en place des stratégies pour rassurer la clientèle, mais à la reprise les vacances à l’étranger ne seront pas la priorité des gens.” En cette période de temps mort, il a opté pour la formation du personnel afin “de préparer mon équipe pour qu’elle soit encore plus performante à la reprise.”

Pour sa part Megane Appasamy, maître d’hôtel depuis 4 ans confie : “Ca faisait des années que je rêvais de travailler dans le tourisme. Du jour au lendemain, je me retrouve perdue et dévastée. J’ai d’autres amis et collègues qui seront payés uniquement en avril. Je ne suis nullement rassurée pour l’avenir. Même si je suis encore jeune et capable de changer de filiale, la situation à Maurice ne présage rien de bon, et je ne pense pas que les autres secteurs d’activité recruteront.”

Des notes d’espoir

Six années dans l’hôtellerie comme Resident, Dj Ashley Gai confie pouvoir compter sur une bonne communication interne avec ses supérieurs. “Le rendez-vous est déjà pris pour 5 mai avec des nouvelles mesures qui seront mises en place. Le travail ne s’arrête pas. Nos heures seront réduites avec un salaire de base mais je préfère ce sacrifice en attendant un retour à la normale. J’espère que d’autres établissements seront aussi aux côtés de leurs employés et qu’ensemble ils se remettront debout”.

Bilall Ramkhelawon voudrait revivre le stress du coup de feu des cuisines. Mais il est bien conscient que ses casseroles resteront rangées pour encore de nombreux mois. Cuisinier depuis plus de vingt ans, cet habitant du Sud craint le pire : “Je me mets à la place des voyageurs. Si j’avais planifié des vacances à l’étranger, j’aurais tout annulé. Donc, que les hôtels resteront fermés c’est inévitable. Maurice a toujours été une destination paradisiaque. Le Covid-19 a seulement stoppé le tourisme pour un long moment. Mais notre pays regagnera la bataille.”

Ministère du Tourisme : “Ce sera compliqué”

“Je suis de nature optimiste. Pour le court terme, ce sera compliqué du fait qu’il n’y a aucune estimation sur la relance du trafic aérien dans le monde”, dit Joe Lesjongard, ministre du Tourisme à travers un courriel que nous a fait suivre son attaché de presse suivant nos questions. “Dans le moyen et long terme, l’important c’est redonner confiance aux voyageurs notamment au niveau des normes sanitaires. Dans le long terme, Maurice fera mieux en tant que destination de rêve”, précise la correspondance. “Nous sommes en communication avec les opérateurs et nos partenaires étrangers. Il y a des réunions de travail qui se font par visio-conférence pour mieux comprendre le contexte et pour pouvoir rebondir. Je compte aussi rencontrer les opérateurs après la levée du confinement. Nous sommes aussi dans une crise économique mondiale et nous ne savons pas comment réagiront ceux qui partiront en vacances. Tous ces aspects seront pris en considération avant de définir une stratégie.” Et de préciser : “Le gouvernement a déjà mis en place un plan de soutien pour le salaire des employés des opérateurs du secteur incluant ceux qui sont self-employed. Ils doivent s’enregistrer pour pouvoir bénéficier de ce plan de soutien. On fera tout notre possible pour faire redémarrer le secteur. Le gouvernement seul ne pourra le faire. Nous avons besoin du soutien et de la solidarité de tout un chacun pour faire redémarrer le secteur.”

Les prévisions sont sombres, et comme le précise Lindsay Morvan, directeur de la Tourism Authority : « La suite dépendra de plusieurs éléments. Nous travaillons sur tous ces points actuellement afin de pouvoir venir avec de nouvelles mesures.”

Les autres opérateurs pessimistes

Kavish Rampersaad, de la compagnie R Link Travel, est loin d’être rassuré : “Cela ne dépend pas uniquement de Maurice. Il faut aussi tenir compte de la situation des autres pays. Cette situation ne se réglera pas en quelques mois. Il vaut mieux sécuriser le pays avant tout, en termes de ressources alimentaires, de s’assurer les bases et ensuite s’attaquer aux problèmes.”

Sans informations et réelles solutions, le directeur de l’agence de voyages tente de gérer au mieux. De plus,avec la crise au niveau d’Air Mauritius les choses se compliquent davantage. “Même si c’était prévisible, nous n’avions pas vraiment considéré ce cas de figure. De plus, il n’y a pas que la compagnie nationale, faudra aussi voir combien de compagnies aériennes survivront à cette situation.”

D’ailleurs, une publication de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) émise le 27 mars prévoit une baisse de 20% à 30% des arrivées de touristes internationaux en 2020, par rapport aux chiffres de 2019. Pour Karl Lamarque (plaisancier et secrétaire du Federation of Pleasure Craft Operators (FOPCO) comme pour les autres professionnels du secteur touristiques : “La situation est très critique. Seules des mesures d’urgence éviteront des faillites pour tous les opérateurs qui se sont endettés pour développer leur business. Nous avons déjà perdu les trois premiers mois de la saison. Pour le reste de la saison, de nombreux touristes ont déjà annulé leurs réservations.”

Se réinventer pour repartir

Malgré cette épée de Damoclès sur la tête et face à une crise mondiale sans précédent, Denis Kelly, un professionnel du tourisme, veut y croire. “Je suis optimiste qu’il y aura des jours meilleurs. En tenant en considération les diverses récessions mondiales, le tourisme a toujours pu survivre. Présentement la meilleure stratégie pour les hôtels c’est de revoir leurs modèles d’opération.”

Sharon Janvier, Sales & Marketing Executive veut croire que tout n’est pas perdu. “La plus grande industrie au monde a été touchée de plein fouet. La situation est certes très alarmante, avec les frontières fermées, des avions cloués au sol, et nul ne pourra prédire quand Maurice accueillera à nouveaux des voyageurs. L’économie souffre, et les emplois sont menacés. Chacun de nous, peu importe le niveau de son poste et sa responsabilité, doit se serrer les coudes. Même si la décision finale revient aux grands patrons, nous devons nous préparer à l’idée que le modèle actuel ne fonctionnera plus. Profitons de cet arrêt pour revoir les plans stratégiques et faire le maximum pour préserver les emplois.”