La Commission Diocésaine du Tourisme (CDT) propose aux autorités, notamment à la Mauritius Tourism Development Authority, d’étudier la possibilité de développer un nouveau créneau : un parcours culturel et spirituel qui mettrait en valeur notre riche patrimoine en matière de lieux de culte. Évoquée par le responsable de la CDT, le père Philippe Goupille, à l’occasion de la Journée internationale du Tourisme, cette suggestion cadre avec la volonté de l’industrie de se réinventer.
Forte de l’adoption par la MTPA, la semaine dernière, d’une autre de ses initiatives : le code d’éthique élaboré à l’intention des professionnels du tourisme – celui-ci est désormais consultable sur le site web de cet organisme –, la CDT va plus loin et propose maintenant l’élaboration d’un produit novateur : l’exploitation de notre diversité religieuse et culturelle par la création d’un “Chemin de la Beauté”. Il s’agit de concevoir un produit alternatif unique qui sortirait de la destination du cliché réducteur “sea, sand & sun”. Outre son aspect culturel, il pourrait aussi devenir pour le touriste qui le souhaite, un parcours spirituel. Cette “route du pèlerin” dans l’île, estime Philippe Goupille, existant déjà, ne demande qu’à être mise en valeur par une exploitation bien pensée. Le pays arrive maintenant, dit-il, à un moment de son histoire où « il lui faut s’appuyer sur le passé pour mieux construire l’avenir ». Et face aux problèmes de l’industrie qui se trouvent décuplés par la tourmente économique mondiale, il y a, souligne Philippe Goupille, deux sortes de vagues qui nous assaillent : celles de nature économique qui viennent d’ailleurs et que nous ne pouvons pas contrôler, mais aussi « les vagues intérieures qui viennent de nous-mêmes, de nos défauts, de nos manques de vérités, de nos refus de pardonner, des élans qui nous poussent à créer la division, à entretenir la jalousie. Ces vagues intérieures nous pouvons les maîtriser en développant dans notre monde du tourisme une dimension spirituelle ».
Le responsable de la CDT propose donc « une ouverture plus structurée sur la visite en profondeur des espaces religieux de notre pays. Comment mieux s’organiser pour proposer aux touristes des visites dans nos différents lieux sacrés de façon à ce que ces visites les aident à se développer aussi spirituellement, à se ressourcer d’une manière authentique en puisant dans les trésors spirituels que notre histoire mauricienne met à notre disposition. Le pèlerinage spirituel, la visite en profondeur de certains lieux de prières permet un réveil de l’âme aux réalités de l’esprit. Christianisme, islam, hindouisme, bouddhisme, quel parcours privilégié et fascinant pour s’approcher du mystère de Dieu ! Nous avons là un produit d’excellente qualité que Maurice pourrait être fière de travailler et de faire connaître. »
Formation

Pour mener à bien un tel projet, il va sans dire qu’il faudrait en premier lieu l’accord et la coopération des diverses autorités religieuses et de celles du lieu de culte concerné ; la garantie que le sanctuaire sera respecté et la paix qui y règne, préservée. Des jours et horaires spécifiques pourraient être identifiés pour les visites sans que le culte y soit perturbé. Il s’agirait également de former des guides spécialisés en matière de l’histoire du peuplement et de l’implantation des diverses religions du pays, des croyances populaires et autres coutumes liées aux pratiques religieuses. Pour cela, des compétences existent au sein de nos églises, des divers centres culturels, au Mahatma Gandhi Institute, au National Heritage Trust Fund, entre autres.
Prenant la seule région de Port Louis pour exemple, Philippe Goupille ajoute qu’il n’est pas difficile d’imaginer un itinéraire qui comprendrait une visite au tombeau de l’Apôtre de l’île Maurice, à Sainte-Croix, lieu emblématique de la foi catholique dans l’île et où il existe déjà un musée consacré à l’oeuvre du Père Jacques Désiré Laval. Jadis lieu d’accueil des plus opprimés parmi la population d’esclaves, il est un lieu historique fort, symbolisant la lutte d’un homme pour une société plus juste, avant de devenir un symbole de l’unité nationale de par sa fréquentation par les Mauriciens de toutes confessions.
Un peu plus loin à Plaine-Verte, existe la mosquée historique Al-Aqsa. Fondée il y a plus de deux siècles (en 1805), elle est le berceau de la religion islamique à Maurice. Bâtie sur une concession obtenue à Camp-des-Lascars, par un ordre signé par le capitaine général Decaen, il s’agirait de la première mosquée à avoir eu droit de cité sur un territoire français. Par ailleurs, le Camp-des-Lascars fut le lieu de rassemblement des premiers marins musulmans arrivés dans l’île. Ce bel édifice est aussi connu pour abriter la dépouille de Sakina Bibi Goulamaly, dont la tradition orale veut que cette vénérable dame, morte à 112 ans, ait joué, avec son père, un rôle important dans l’aménagement du lieu de prière dit alors “la case-mosquée”. Sa tombe dans la cour d’Al-Aqsa et portant une inscription en ancien ourdou pourrait constituer à elle seule un lieu d’attraction pour les touristes. Il y est écrit « Ici repose Dame Bibi Sakina, fille de Shaik Goulamy, décédée pendant la nuit du 16  Rabi-ul-awwal, le vendredi vers 9 heures du soir, à l’âge de 112 ans, enterrée le samedi à l’heure de Assr le 15 octobre 1809. » Non seulement les visiteurs auraient l’occasion de se rendre compte d’un fait exceptionnel pour l’époque : celle d’une femme musulmane ayant eu un rôle sociopolitique prépondérant, mais d’en apprendre surtout un pan de l’histoire du peuplement de Maurice, sur la lutte d’un groupe social non-chrétien, religion dominante à l’époque, pour acquérir sa reconnaissance dans une île du XIXe siècle où les colons européens régnaient en maîtres. Le lieu n’est pas non plus dépourvu d’un aspect géopolitique puisque, selon les historiens, les administrateurs français avaient trouvé dans le camp musulman un allié fiable pour damer le pion aux Anglais en Inde.
Lieux historiques
Autre visite proposée : le temple Kaylasson, à la Route Nicolay. De son nom officiel Arulmigu Sockalingum Meenatchee Ammen Tirukkovil, il compte 157 ans d’existence et est bâti sur un terrain vendu par Emilien de Boucherville à la Secte des Hindous de Madras de l’Île Maurice. Classé patrimoine national, le kovil dont le plan est calqué sur la forme du corps humain, possède une architecture de pur style dravidien. Selon un livret publié par Ganess Permall à l’occasion du 155e anniversaire du temple, il est le seul temple tamoul à Maurice à répondre aux normes strictes qui veut que tout kovil « comporte six stations principales correspondant aux organes, avec le lotus aux mille pétales représentant le sommet de la tête ».
La pagode Poo Thee Chee de la Rue Madame clôturerait ce parcours spirituel dans la capitale, avec une visite à ce temple bouddhiste adossé, comme il est de tradition pour ce type de lieu de culte au flanc d’une montagne, ici la montagne des Signaux. Ce lieu de silence et de recueillement par excellence a été construit en tôle et bois par la famille Lim Fat il y a plus d’un demi-siècle, en 1949 plus précisément, avant de devenir un bel édifice à étage en dur et à l’architecture purement chinoise. Son autel taillé dans du jade, au rez-de-chaussée, baigne dans les senteurs d’encens au milieu de lanternes chinoises, alors qu’aux formules sacrées récitées par les bonzesses s’ajoutent le cliquetis métallique de clochettes et ceux plus sourds de tambourins. À l’étage, une énorme statue du Bouddha de deux mètres de haut, don du royaume de la Thaïlande, confère au lieu toute sa splendeur et son aura de sérénité que contribuent à préserver les récitations sacrées d’une douzaine de bonzesses en habit traditionnel.
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Donner un sens au voyage
Du lac sacré de Grand-Bassin au Kovil d’Amma Toukay, de la Jummah Mosque à la pagode Kwan Tee en passant par la cathédrale Saint-Louis, à Port-Louis, de l’église Notre Dame-des-Anges à Mahébourg, l’une des plus anciennes paroisses de l’île, ou encore la chapelle Sainte Anne à Chamarel avec son riche folklore local ; de l’église Saint François d’Assises à Pamplemousses à celle de Poudre-D’or, du shivala sur la presqu’île de Pointe de Flacq à l’église de Bel-Air, le pays dispose d’un chapelet de lieux de culte susceptibles d’intéresser le touriste qui désire comprendre ce qui fait la beauté de la diversité mauricienne. Et pour le touriste qui en ressent le besoin, ils pourraient constituer autant de stations sur le chemin d’une recherche spirituelle, loin du rythme trépidant des grands centres.
Philippe Goupille, qui est également le président du Conseil des Religions, souligne que « cette proposition concrète d’élaborer des itinéraires pour offrir à nos touristes la possibilité de visiter les lieux les plus importants de notre patrimoine religieux et culturel est une réponse à une attente que nous sentons tous confusément dans le monde d’aujourd’hui. Les hommes et les femmes de notre époque nous le savons sont en quête de sens pour leur vie, ils ont d’authentiques besoins spirituels ».