Il n’est plus de semaine, voire de jour, où l’on ne parle de migrants, de réfugiés. De fuyants morts. Hier encore, 3 Sénégalais ont péri en mer entre le Maroc et l’Espagne, 24 Vénézuéliens ont disparu en mer alors qu’ils se rendaient clandestinement vers l’archipel de Trinité-et-Tobago.

Il n’est plus d’endroit de la Terre qui ne soit concerné.
Juste à côté de nous, lundi dernier, l’île de La Réunion a renvoyé chez eux 60 migrants sri-lankais qui faisaient partie des 160 arrivés d’Indonésie le 13 avril dernier à bord d’un bateau d’infortune. Cela quelques heures avant que ne parvienne un avis de la Cour leur permettant officiellement de rester…

Depuis mars 2018, La Réunion a été confrontée à l’arrivée de 7 bateaux de clandestins sri-lankais dans ses eaux. Au total 273 Sri-Lankais sont arrivés clandestinement et 143 ont déjà été renvoyés chez eux. Mais il y a là une claire crainte d’être « envahis », que certains comme Marine Le Pen, en visite dans l’île, n’ont pas hésité à formuler. Certains espéraient encore que les attentats qui ont fait 257 morts au Sri Lanka le dimanche de Pâques permettraient de faire comprendre la situation de réel danger encourue par ces réfugiés, en majorité catholiques. Mais si certains ont manifesté de la solidarité, les déferlements haineux n’ont pas manqué sur les réseaux sociaux.

Et Maurice dans tout ça ? Un peu plus de 4 000 kms séparent La Réunion du Sri Lanka. En février dernier, l’avocate générale du parquet réunionnais mettait directement en doute la version des demandeurs d’asile quant à cette traversée qui aurait duré 20 jours. Affirmant qu’ils auraient fait une escale à Maurice, à 200 km de la côte est de La Réunion. Une affirmation à laquelle le gouvernement mauricien n’a à ce jour pas réagi.
Le 3 mai dernier, lors du rassemblement de solidarité avec les victimes des attentats au Sri-Lanka, des réfugiés sri-lankais arrivés à La Réunion ont lu une lettre où ils disent entre autres ceci : « Nous sommes venus dans votre pays pour avoir une meilleure protection. Nous avons dû faire face à des difficultés dans le passé, elles sont aussi dans le présent, à cause de l’instabilité politique du pays. C’est un grand danger pour nos vies. Nous vous demandons pardon d’être entrés sur votre territoire sans autorisation à bord de bateaux de pêche. Nous aimerions vivre une vie plus humaine, et votre pays protège la vie. Nous vous demandons humblement la permission de rester dans votre pays. S’il vous plaît, ne nous renvoyez pas au Sri-Lanka. »

Et c’est peut-être cette humanité-là qui nous fait cruellement défaut, dans un monde où la peur de l’autre est savamment alimentée sur la base de craintes économiques. Nous n’accueillons des « migrants » que quand nous sommes en mesure de les exploiter. Et ce n’est pas Maurice qui dira le contraire, qui a expulsé dare-dare des travailleurs chinois puis bangladeshis qui manifestaient pour des conditions de travail et de vie plus humaines. Et ce n’est pas Maurice qui dira le contraire, qui, selon le désir (ou le caprice ?) du prince régnant, vient tout juste d’amender les lois d’immigration pour contraindre désormais le/la conjoint/e de tout citoyen mauricien à demander et obtenir un permis pour pouvoir travailler ici.

« On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille. On choisit pas non plus les trottoirs de Manille. De Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher. Être né quelque part. Être né quelque part, pour celui qui est né. C’est toujours un hasard. Mais est-ce que les gens naissent égaux en droits

À l’endroit où ils naissent »
Dans cette fausse interrogation de Maxime le Forestier dans sa magnifique chanson  Né quelque part, il y a toute l’inégalité de notre condition selon que nous ayons vu le jour et vivions ici ou là. Guerres, pauvreté, famines, persécutions, tout cela semble être l’affaire des autres. Jusqu’au jour, peut-être, où le réchauffement climatique nous rattrapera tous. Selon la dernière étude de l’Académie Américaine des Sciences, les glaciers du Groenland fondent aujourd’hui six fois plus vite que dans les années 1980. Une fonte qui s’accélère depuis 2010…

Demain, nous pourrions tous être des réfugiés climatiques. Mais pour l’heure, nous montrons encore notre incapacité à nous mettre dans la peau de l’autre.
Au Caudan Arts Centre cette semaine, Jean Renat Anamah présentait Frontiers. Une dense et saisissante création chorégraphique, qui lui est venue après avoir vu les images d’Aylan, 3 ans, petit Syrien dont le corps noyé fut retrouvé, et photographié, face dans le sable d’une plage turque le 2 septembre 2015.

Sur scène, Jean Renat Anamah met en mouvement des corps terrestres devenus cadavres liquides. Des corps fragmentés par des barbelés de lumière. Des corps électrisés, électrifiés. Des corps écartelés, qui luttent, puis qui s’élancent, se jettent dans l’immense. Des corps qui s’affranchissent. Qui se tendent la main, qui s’entraînent dans une agissante solidarité. Des corps qui dansent enfin, sur un séga-technoïsé qui dit l’élan vital et la beauté, et la puissance, et la fragilité de ce qui palpite en nous.
Puissions-nous nous en souvenir chaque jour…