Vraiment touchantes les larmes de Kailash Purryag, le président de la République ayant été très ému lors de sa visite sur la terre de ses ancêtres, au Bihar. Avant lui, Cassam Uteem et Sir Anerood Jugnauth, anciens présidents, Raouf Bundhun et Angidi Chettiar, anciens vice-présidents de la République et Navin Ramgoolam, lui en tant que Premier ministre, ont également pu entreprendre des recherches sur leurs grands-parents venus de la Grande Péninsule.
De même, Paul Bérenger, alors Premier ministre, fit un saut à Marseille, pour faire le même exercice sur le passé de ses ancêtres européens. La presse n’a cependant jamais fait état du désir (s’il y a eu) de Karl Offman, lui aussi un ancien président, de retrouver la trace de ses ancêtres (ils viennent d’où au fait ?), et si on remonte plus loin, on n’a pas souvenir d’un Sir Veerasamy Ringadoo (premier président de la République) manifestant un tel voeu. Par contre, Sir Seewoosagur Ramgoolam a toujours attaché de l’importance à l’histoire de son père, et il ne renia jamais son passé intime.
Toujours est-il que les larmes du président Purryag viennent cruellement rappeler que nous ne sommes pas tous égaux devant l’Histoire. Ainsi, Sylvio Michel, le leader des Verts, a les pires peines du monde pour consulter des documents de l’État civil, ayant trait à la période de l’esclavage. Il dit avoir écrit au Bureau du Premier ministre, sans que cela ne fasse broncher les fonctionnaires attachés aux archives liées à cette douloureuse période de notre Histoire.
Kailash Purryag dit sa fierté d’être « Bihari », lors de son escale à Wajidpur, mais tous les Mauriciens n’ont pas la possibilité de brandir leurs racines et de clamer leur appartenance à tel pays de peuplement. Pourtant, cela aurait dû être le cas. D’autant plus que le gouvernement a trouvé normal de mettre sur pied une Equal Opportunity Commission, pour veiller à ce qu’il n’y ait pas d’inégalité dans notre société.
C’est pour cela que les larmes du président, pour sincères qu’elles soient, ne nous émeuvent pas. Car, connaissant le fonctionnement ethnique de notre société, il faudra visiblement attendre très longtemps avant qu’un dignitaire Créole (nonobstant la parenthèse Offman), ou de tout autre communauté minoritaire, puisse lui aussi s’émouvoir de son passé ancestral. D’où l’importance de faciliter dès maintenant l’accès aux archives (celles du MGI aussi s’entend). Surtout pour ceux qui ne peuvent effectuer des visites onéreuses dans les pays de peuplement.
Ressasser chaque 1er février et 2 novembre qu’« un peuple qui ne connaît pas son histoire est comme un bateau sans gouvernail » n’impressionnerait plus personne, si l’État permette que l’Histoire soit piétinée au quotidien. Valeur du jour, on enseigne une lecture tronquée de l’histoire du pays aux enfants du cycle primaire, et dès le secondaire, cette tromperie s’accentue. Peut-on alors continuer à parler de « devoir de mémoire » quand nos jeunes subissent délibérément un lavage de cerveau, destiné à les empêcher d’être objectifs dans leurs jugements ?
Nous serions heureux si, à son retour de la Grande Péninsule, Kailash Purryag vienne dire à qui de droit combien la connaissance de soi commence par celle du passé. C’est une vérité toute socratique, hélas pas connue du plus grand nombre. Mais s’il revient tranquillement s’installer au Réduit, sans rien bousculer dans notre île, le passage du président de la République en Inde n’aura été qu’un happening ne dépassant pas le cadre du Pravasi Bharatya Divas, et n’aura, à notre avis, servi strictement à rien, dans le sens national s’entend.
Pour ma part, pour ceux qui seraient « choqués » par le ton de ma missive, qu’ils sachent que le sang bleu qui coule de l’encrier de mes veines, faisant de moi un noble, me donne le droit d’interpeller l’Honorable Purryag, par ces simples mots :
M. le président, je demande juste le droit d’être égal à vous devant l’Histoire ! Et si vous êtes vraiment « le président de tous les Mauriciens », veillez à ce que chacun d’entre eux puisse entrer et sortir du royaume de l’Histoire !