Tel est le sentiment d’inconfort, ou même de gêne (au sens étymologique), qu’éprouve le sujet humain – et il en va peut-être ainsi également de l’animal, voire de la plante, de tout vivant en général, bien qu’on soit, s’agissant du vivant non humain, encore moins assuré de quoi que ce soit, toute connaissance de l’humain étant elle-même passablement incertaine –, que, pour peu qu’il se sente, à juste titre ou/et non, soumis à quelque pression qui lui semble émaner de l’extérieur, dont il n’aurait le sentiment d’être l’inspirateur ou l’agent, il se hérisse, manifestant une vigoureuse allergie à toute forme de changement, cependant qu’il s’affirmerait, libéral à l’extrême, ouvert à toute forme de nouveauté. Il en va ainsi d’à peu près tout, il en va ainsi de l’orthographe – ici, du français – dont il semblerait qu’on n’eût point suffisamment relevé que pratiquement toute son histoire, des frères Estienne (au 16e siècle) jusqu’à François Mitterrand, est jalonnée de propositions de réforme visant à améliorer ou, si l’on préfère, à rationaliser l’orthographe, «cette criminelle orthographe» dont parlait Valéry et dont on oublie qu’il n’oubliait de voir en elle «une des fabrications les plus cocasses du monde».
Des réformes je suis tenté de dire qu’il n’y a que cela, bien que nous y soyons à peine attentifs et les acceptions et intériorisions avec une légèreté presque coupable, après, parfois, un mouvement initial de refus. Et puisqu’il est question de réforme, il ne s’agit pas plus d’être pour que d’être contre, mais d’examiner – ce que je ne pourrai, hélas! entreprendre  ici – et d’essayer de comprendre. Les traditionalistes ne manqueront de protester que toute réforme, parce qu’inscrite essentiellement  dans la perspective téléologique d’une simplification de la langue et, donc, de l’élimination  des difficultés qui lui seraient inhérentes, est un non-sens totalement inacceptable. Mais personne n’en disconvient.
Les laxistes, eux, s’insurgeront, citant ( ?) Roland Barthes déclarant, lors de sa leçon  inaugurale au Collège de France (je crois), que «la langue est fasciste» et rappelant ( ?) les «appareils idéologiques d’État» de Louis Althusser – la langue ne pouvant qu’être un de ces appareils, bien que, si je ne m’abuse, Althusser ne le dise pas explicitement –, contre les nouvelles formes, subtiles, de répression que l’on (l’État, les Autorités, la Bourgeoisie) tente d’imposer  dans un dessein peu avouable de domination et d’asservissement. Est-il bien question de cela cependant ?
J’ai pu naguère évoquer la nécessité de ce que j’ai appelé une désinstitutionnalisance du français ; on en a conclu que je me prononçais contre l’institution qu’est la langue française. On fait difficilement mieux en matière de sottise : comment, en effet, s’engager dans un processus de désinstitutionnalisance, s’il n’y a pas, n’y a plus d’institution ?
Si la réforme, et elle ne vise que l’orthographe, alors qu’elle devrait activement s’intéresser à tous les aspects de la langue – ce qu’elle fait sans doute à sa manière –, a pour objectif  de motiver, de légitimer, de justifier une orthographe, et les changements qu’elle prescrit, en se fondant sur l’étymologie et le processus de formation des mots sans ignorer les principes qui le (ce processus) guident, comment pourrait-on s’y raisonnablement opposer ?
Je n’ai encore à peu près rien dit, mais il me faut déjà (provisoirement) conclure. Qu’il me soit simplement permis d’ajouter que tous ceux qui se veulent les ennemis de toute forme d’orthodoxie ne peuvent, pour peu qu’ils se veuillent conséquents dans leur approche,  qu’être en faveur de toute réforme – ce qui ne veut pas dire : de n’importe quelle réforme –, et même en faveur de la réforme de la réforme elle-même. Quant aux gardiens de l’ordre sacré des vieilleries frappées de péremption par un souci de rationalité, ici linguistique, gageons qu’ils ne conserveront pas indéfiniment leurs illusions et leurs prétentions.