Ce samedi, Paris a encore brûlé. Pour le quatrième samedi de suite. Une colère qui dure. Qui ne cède pas. Et si cela n’a aucune commune mesure avec les événements de la Libération auxquels faisait référence le film de René Clément en 1966, sans doute est-ce là justement que réside ce qui choque : dans le fait que ce n’est pas une armée d’Occupation, mais la population même de ce pays qui prend pour cible, avec acharnement, sa propre capitale, cette « plus belle ville du monde ». Et le gouvernement a beau assurer que les nouvelles taxes sur les carburants ne seront pas appliquées, le mouvement de mécontentement amorcé par les Gilets Jaunes continue à mettre le feu aux poudres. Inédite dans son ampleur et dans son expression, cette violence cause à son tour un immense désarroi.

« Vous avez dit violence et nous sommes tous en effet paralysés d’effroi face aux violences qui se déchaînent en ce moment historique de notre pays. En boucle, sur les chaînes d’information, des images de feu, de voitures incendiées, de pillages. Cette violence, nous sommes nombreux à la condamner, à vouloir protéger nos proches, nos étudiants, de ses projectiles rageurs. À assumer notre fonction d’adultes responsables », écrit Véronique Bonnet dans une puissante tribune intitulée « Vous avez dit violence ? » publiée vendredi sur les réseaux sociaux. Maître de conférences à l’Université Paris 13, où elle enseigne les littératures francophones et postcoloniales, Véronique Bonnet était récemment à São Paulo au Brésil. Où elle a assisté à la montée de Bolsonaro. Et des violences qui l’accompagnent.

« Vous avez dit violence ? Alors si l’on veut parler de violence, que l’on commence aussi à faire le compte de toutes les violences. Des barbares vont entrer dans la ville nous disent ad nauseam les chaînes d’information. Le « À nous deux Paris » d’un Rastignac s’est transformé, pour des concitoyens radicalisés, en « Paris, je vais te piller » et ce cri fait mal, ce cri blesse. Les musées vont fermer, les boutiques se protéger derrière de lourds rideaux de fer, la fête de Noël est remballée avant l’heure. Étrange mois que ce décembre 2018. Notre corps social douloureusement blessé saigne de guirlandes de haine, se décore de discours rageurs, l’étoile du berger a cessé de briller. Violence ? Vous avez dit violence ? Oui, je condamne la violence, toutes les violences, y compris les violences symboliques. La violence faite à la mère de famille qui élève seule ses enfants, qui travaille durement, cumule deux emplois, et qui ne pourra pas offrir à ses proches quelques cadeaux de Noël, la violence qui consiste à augmenter, brutalement, les droits d’inscription à l’Université pour les étudiants dits extra-communautaires et donc à renvoyer aux oubliettes les liens historiques avec l’Afrique et Haïti, entre autres, qui ont tout de même subi aussi leur lot de violences de la part de la France. Les rois mages ne sont pas prêts d’arriver. Faut-il faire un catalogue de ces violences ? Faut-il rappeler que la société d’hyper consommation porte aussi en son sein son fardeau de violences quand être pauvre est quasiment devenu une insulte et quand certains n’ont d’autre possibilité que de rester pauvres, de génération en génération, sauf exploit de leur part et au prix de quels sacrifices ? L’ascenseur social, lui, est en panne depuis longtemps, il faudra prendre le prochain et on ne sait pas quand il arrivera. Faut-il rappeler aussi que des immeubles qui s’effondrent, en plein centre de Marseille, infligent leur masse de gravats violents sur les corps des vivants, aujourd’hui morts, qui les reçoivent ? Marseille : novembre 2018. Mantes-la-Jolie, décembre 2018 : des lycéens à genoux, mains sur la tête, lors d’interpellations par les forces de l’ordre », poursuit Véronique Bonnet.

« Étrange mois de décembre qui pleure des guirlandes de sang, de haine et de mépris. Quelques lumières pourtant, sur les barrages : des mains tendues, un désir de dialoguer, une demande d’horizontalité qui casse la verticalité d’un gouvernement suspendu à son orgueil ; des voix, de femmes souvent, qui osent prendre la parole, en public. Et elles s’expriment bien et leur voix est belle. Des mères, des sœurs, des femmes ! Et elles n’appellent pas à la violence physique, elles qui pourtant connaissent par cœur l’alphabet des violences symboliques, et parfois physiques, qu’on leur inflige.
« Ne pas parler de poésie en écrasant les fleurs sauvages » chantait la sublime Barbara. Ne pas parler de violence sans regarder en face toutes les violences », conclut Véronique Bonnet.

Regarder les violences en face, c’est aussi ce chiffre rendu public par l’ONG Oxfam : 82% de la richesse créée l’an dernier dans le monde a terminé entre les mains du 1% le plus riche de la population de la planète…

Comment ne pas comprendre qu’il y ait de la colère face à tant d’inégalités ? Certes, mais « on voudrait une colère, mais polie, bien élevée» analyse Frédéric Gros, philosophe et professeur à Sciences-Po, dans un entretien publié jeudi par le journal Libération.

« Il y a la part de violences émanant d’une minorité de casseurs ou de groupuscules venant pour «en découdre». Elle est incontestable, mais il faut comprendre à quel point, en même temps, elle suscite un effroi émotionnel et un soulagement intellectuel. On demeure en terrain connu. Le vrai problème, c’est qu’elle est minoritaire. Elle est l’écume sombre d’une vague de colère transversale, immense et populaire. On voudrait une colère, mais polie, bien élevée, qui remette une liste des doléances, en remerciant bien bas que le monde politique veuille bien prendre le temps de la consulter. Il faut admettre l’existence d’un certain registre de violences qui ne procède plus d’un choix ni d’un calcul, auquel il est impossible même d’appliquer le critère légitime vs. illégitime parce qu’il est l’expression pure d’une exaspération. Cette révolte-là est celle du «trop, c’est trop», du ras-le-bol», estime-t-il.

Ce conflit, analyse-t-il, « a produit une sidération de la part des «élites» intellectuelles ou politiques » qui n’y comprennent rien. « Leur seule porte de sortie consiste pour le moment à diaboliser ce mouvement, à dénoncer son crypto-fascisme. Cela leur permet de prendre la posture de défenseur de la démocratie en péril, de rempart contre la barbarie et de s’héroïser une nouvelle fois », poursuit Frédéric Gros.

L’ironie, c’est quand on entend François-Henri Pinault, le PDG du groupe de luxe Kering (détenteur des marques Gucci, Yves Saint Laurent ou Balenciaga), qui sur les ondes de RTL mercredi dernier affirme «comprendre» le mouvement des gilets jaunes. S’il condamne les violences qui ont également pris pour cible certaines de ses boutiques de luxe sur les Champs Elysées, il déclare : « J’ai été surpris par l’ampleur du mouvement, mais je comprends. On est déjà dans un pays où les inégalités sont fortes, si en plus les inégalités augmentent et que vous n’avez pas de perspectives de pouvoir progresser socialement et que votre pouvoir d’achat mécaniquement baisse, c’est insupportable», a estimé l’héritier de la troisième plus grosse fortune de France, qui devrait percevoir cette année près de 6 millions d’euros seulement en tant que PDG de Kering.

Oui, les violences, toutes les violences…