Comme ils le font tous les matins, des hommes et des femmes sous Méthadone se réunissent dans un coin de la rue, non loin de l’hôpital Jeetoo. Tous les jours ils se rendent au centre de distribution pour prendre ce substitut qui les éloigne de la drogue dure. Cette prise est capitale pour eux. Toxicomanes en réhabilitation, ces hommes et femmes disent sentir le besoin de discuter quelques heures entre eux avant de se séparer. Mais, depuis trois ans, faute de place c’est sur la rue, où les regards se posent sur eux, qu’ils se regroupent pour parler pendant quelques heures. Au chômage pour la quasi totalité d’entre eux, les hommes vont ensuite errer les artères de Port-Louis, tandis que les femmes rentreront chez elles pour s’acquitter aux tâches ménagères. Aujourd’hui, ils souhaitent trouver un local où ils pourraient pratiquer des activités en accord  avec leur réhabilitation. Ils seraient aussi à l’abri des regards et des préjugés…
Ils attirent l’attention des passants, sans doute pour leurs tenues: pour les femmes et Yassin, le travesti, et leur regard vide, pour les hommes. Regroupés à côté d’un pont en face des commerces longeant l’hôpital Jeetoo, ils ont fait de ce coin, leur point de rencontre. Hier matin, comme tous les autres matins d’ailleurs, ils étaient une dizaine là. Parmi, trois femmes. Certains sont assis sur la rampe du pont, d’autres sont accroupis par terre ou adossés contre le mur d’une boutique. « Nou pé koz kozé », dit Annie, la quarantaine. Arborant un short en jeans et un t-shirt portant le symbole de la lutte contre le VIH/Sida, Annie a des jambes marquées par des cicatrices. Et celle qu’elle porte au visage en dit long. La vie, la sienne en tout cas, ne lui a pas fait de cadeau. « Kan nou zwenn koumsa, tou lé zour, nou rakont sé ki nou fer lavey, sé ki nou pou al fer apré », s’empresse d’ajouter Yassin, 33 ans. Maquillé, sans excès et les cheveux cascadant ses épaules, Yassin parle de lui au féminin. D’ailleurs, quand Annie interpelle, Gina, 41 ans et Clarisse, 31 ans, les deux autres femmes du groupe, Yassin s’empresse de se joindre à elles. « Nous avons besoin d’un endroit où nous retrouver. Nous ne pouvons pas rester sur la rue encore longtemps. Discuter et partager sont importants pour nous », dit Annie. Mais, sur la rue, disent les femmes rencontrées et Yassin : « on nous appelle bann Méthadone. »