Kimberley, une jeune fille de 20 ans, était dans le coma pendant cinq jours après s’être injectée du Valium après sa prise de méthadone. Le diagnostic du médecin de l’Intensive Care Unit (ICU) de l’hôpital Victoria de Candos était sans appel : si elle ne reprenait pas conscience le troisième jour, soit elle mourrait, soit elle resterait handicapée. Mais la rage de vivre était la plus forte. « C’est un miracle si j’ai survécu », nous raconte Kimberley lors de notre rencontre au centre de AILES, association Aides. Infos. Liberté. Espoir. Solidarité aux Loges de Cité Mangalkhan.
Son histoire est aussi celle de beaucoup d’autres toxicomanes traités à la méthadone. « Il y a deux à trois décès chaque mois à Mangalkhan consécutifs à la prise de ces cocktails mortels », nous dit Brigitte Michel, la responsable de AIDES. Actuellement deux toxicomanes sous méthadone sont plongés dans le coma : une jeune fille et un jeune homme qui n’ont même pas 30 ans. La cause en est la prise de psychotropes ou d’alcool pendant le traitement à ce médicament de substitution. Covilen C., l’un des animateurs du centre, lui-même ancien toxicomane, explique que « ces patients ignorent la plupart du temps que la prise de ces produits avec la méthadone est un mélange mortel ». Le marché noir des psychotropes les met en danger de mort. « Le mélange alcool/méthadone reste le plus répandu car c’est une substance licite que l’on peut se procurer aisément », explique-t-il.
Kimberley, qui a fait sa scolarité jusqu’à la Form V, fait partie de ces patientes qui croyaient que la méthadone était un médicament miracle. Elle nous relate sa descente aux enfers. « Je prenais de la méthadone depuis six mois. Je consommais de l’héroïne et du Brown Sugar. La veille de mon arrivée aux urgences nous étions trois personnes à nous injecter du Valium. Le lendemain je me suis injecté du Brown Sugar. Je me sentais bien. Je suis rentrée à la maison. J’étais un peu faible, fatiguée, je suis allée dormir ». Elle ne s’est pas réveillée malgré les tentatives de son père de lui faire reprendre conscience. Transportée aux urgences elle est conduite en réanimation au ICU à l’hôpital Victoria. Après cinq jours elle a repris conscience sans aucune séquelle. Aujourd’hui Kimberley est suivie par un psychologue à AIDES. Elle se réintègre peu à peu à la vie sociale avec le soutien de l’ONG. « Nous informons les personnes prenant de la méthadone des risques qu’elles courent en prenant d’autres drogues en même temps que leur traitement », indique Brigitte Michel. Covilen C. affirme qu’il n’y pas de councelling lors de la distribution de méthadone dans les hôpitaux. « On oublie que le type qui s’est drogué pendant 20 ans a besoin de soutien et qu’il ne faut pas croire qu’il est tiré d’affaire », constate Covilen C.
Cocktails mortels
AILES pointe du doigt le système lui-même et le manque de personnel et de formation pour la distribution de la méthadone. L’ONG affirme que la Direct Observation Therapy (DOC) et le protocole international ne sont pas toujours appliqués. « Les dispensers n’ont pas le temps de vous parler, ils ne lèvent même pas les yeux vers vous. Or ils doivent s’assurer que le patient n’est pas sous l’influence de l’alcool ou d’un psychotrope, ce qui pourrait être mortel mélangé à la méthadone. Nous ne les blâmons pas. Il y a un problème de formation », notent les porte paroles de AILES, qui accueille actuellement une vingtaine de personnes traitées à la méthadone.
Les horaires de distribution de la méthadone dans les hôpitaux sont loin de convenir à la plupart des patients. « Ils nous disent que travailler est impossible », relate Brigitte Michel. En effet la méthadone n’est distribuée que le matin de 6 h à 9 h à Victoria, Candos, de 6 h à midi à Brown Séquard à Beau-Bassin, de 6 h à 13 h au centre médical Bouloux et de 7 h 30 à 9 h 30 h en caravane. « Prenons l’exemple d’une personne qui doit aller travailler loin et qui doit aller chercher sa méthadone avant de se rendre sur son lieu de travail. Nous avons adressé un courrier au Bureau du Premier ministre et au ministère de la Santé pour demander que ces horaires soient modifiés afin que ces personnes puissent recevoir la méthadone le soir », indique Mme Michel. AILES reçoit fréquemment la visite de toxicomanes mécontents qui se plaignent d’être renvoyés vers un hôpital loin de leur domicile quand ils ont cinq minutes de retard. L’ONG dénonce ce qu’elle appelle les « transferts punitifs ». C’est ce qui arrivé à un ancien toxicomane et porteur du virus VIH/sida, de surcroît souffrant d’une grave maladie des poumons. Il nous relate qu’il a dû se rendre le lendemain à Beau-Bassin alors qu’il habite à l’arrière de l’hôpital de Candos.
En outre, des toxicomanes se retrouvent en état de manque vers 13 h, 14 h après avoir pris leur dose journalière de méthadone. Ce qui amène AIDES à s’interroger sur le dosage du médicament. La responsable de l’ONG indique que dans d’autres pays les dosages sont contrôlés, un policier étant présent lors de la préparation de la méthadone qui est avalée sous une forme liquide, mélangée à du jus de fruit.