C’est par une messe, dite par l’abbé Gérard Mongelard, et en présence de ses bénéficiaires et de leurs parents, que les responsables de l’ONG Groupe A de Cassis/Lakaz A ont marqué hier ses 26 ans de présence et d’actions dans le domaine de la lutte contre la drogue, le sida et d’autres fléaux sociaux. Pour Cadress Rungen, activiste, membre d’origine de l’ONG et porte-parole, « bien que des avancées soient notées dans ces combats, il ne faut pas pour autant être négligents et attendre la prochaine catastrophe avant de réagir ».
« Il y a quelques années, quand le gouvernement a mis en place le programme de substitution à base de méthadone, nous avons été les premiers à réclamer un scaling-up du programme afin que le plus grand nombre de toxicomanes puissent en bénéficier, rappelle Cadress Rungen. Aujourd’hui, nous avons plus de 5 000 Mauriciens sous méthadone, et les listes d’attente n’existent pratiquement plus. C’est une bonne chose ! »
Cependant, relève notre interlocuteur, « est-ce que nous allons rester les bras croisés et attendre qu’une nouvelle communauté de toxicomanes pointe son nez avant de réagir et trouver encore une fois des solutions d’urgence pour pallier aux problèmes ? Cela fait plusieurs mois que nous, les ONG, tirons la sonnette d’alarme encore une fois sur une nouvelle donne dans le problème de la drogue. Il s’agit du phénomène de la polytoxicomanie qui affecte de plus en plus nos jeunes. Est-ce qu’on va attendre qu’il y ait une communauté de milliers de jeunes affectés par ce problème avant de faire quelque chose ? »
Il poursuit : « Au niveau des centres, nous essayons tant bien que mal d’approcher et de venir en aide à ces jeunes. Mais nous avons besoin d’une formation adéquate et adaptée. Il ne faut pas se leurrer : le jeune toxicomane d’aujourd’hui n’a rien en commun avec celui des années 70-80. Tout a changé, les produits, les repères, la demande, le comportement… C’est contre cela qu’il nous faudra nous battre dans quelques années. Alors autant commencer à s’y préparer dès maintenant. » Sur ce point, Cadress Rungen rappelle que « nous sommes toujours disposés à travailler de concert avec les autorités, le ministère de la Santé et les autres ONG à l’oeuvre dans le domaine ».
Ragini Rungen, responsable de la structure Lakaz A, à Port-Louis, qui est le centre d’accueil et d’accompagnement du Groupe A de Cassis, poursuit dans le même esprit : « Les jeunes d’aujourd’hui ont une grande soif de connaissances, et, paradoxalement, ils souffrent d’un immense manque, d’un vide énorme en matière d’écoute, d’aide. » Elle cite l’exemple des jeunes adhérents de Lakaz A, les CazAdo, qui, chaque lundi, se rencontrent au siège de l’ONG à Port-Louis : « Quand ils viennent, ils ne veulent plus repartir ! C’est comme s’ils se sont trouvé une nouvelle famille où ils se sentent écoutés, valorisés, où on leur dispense des conseils, des avis et on les guide. Entre eux-mêmes, ils parviennent à se soutenir… »
Dignité
Cadress et Ragini Rungen soulignent : « Nous plaçons beaucoup d’espoir en ces jeunes, car ils représentent l’avenir de notre pays. Si à ce stade on les laisse tomber, qu’adviendra-t-il d’eux ? » Ragini Rungen poursuit : « Nous ne fêtons pas 26 ans de souffrance humaine qui continue, malgré tout, et où de nouvelles complications viennent se greffer. Quand nous avons commencé ce combat, il y a une trentaine d’années, nous étions tous très naïfs. Nous pensions que nous allions gagner le combat contre la drogue en trois voire cinq ans ». S’étant rendus compte que « cette lutte est perpétuelle, interminable même », les deux responsables de l’ONG relèvent que « les autorités ont certes apporté certains changements et des améliorations. On pense ici aux programmes de méthadone et d’échange de seringues. En termes de réduction de risques, les avancées sont incontestables. Cependant, en matière de prise en charge, nous avons encore beaucoup de progrès à réaliser ».
Et Ragini Rungen d’ajouter : « Chaque après-midi, quand nous poussons la porte de Lakaz A, nous avons un pincement au coeur : où vont se coucher ces bénéficiaires qui ont passé la journée avec nous ? Dans la rue, à même le trottoir ? De retour dans leurs foyers où règne la violence ? C’est hélas la réalité de nombre d’entre eux… » C’est pour cela, rappelle-t-elle, que « pour nos 26 ans, nous avons choisi comme thème la dignité humaine. C’est en ce sens que notre combat s’inscrit désormais. Avec la drogue, sont venues se greffer d’autres complications : le VIH, la pauvreté… »
Cadress Rungen conclut : « Dans les années 80, quand on a commencé ce combat, la drogue concernait essentiellement la périphérie de Port-Louis. Dans les années 2000, avec l’émergence d’une épidémie de sida, le problème s’est aussi concentré dans ces mêmes régions. Si aujourd’hui je suis soulagé de voir qu’à Cassis, par exemple, le nombre d’usagers de drogues injectables (UDI) a substantiellement baissé, en revanche, c’est triste de le dire et de le reconnaître, désormais la drogue et le sida sont présents dans nos neuf districts… »