Une certaine attente est ressentie autour de l’annonce par le premier ministre Sir Anerood Jugnauth du gouvernement pour la mise sur pied d’une commission d’enquête sur la drogue. 19 ans après celle présidée par Sir Maurice Rault la tâche de cette éventuelle autre commission sera encore plus ardue et compliquée compte tenu de la structure complexe à travers lequel le trafic s’est développé dans le pays. Les paramètres sociaux et la compréhension même du problème sont aujourd’hui différents. Mais il s’agira de mieux comprendre le fonctionnement de ce système qui a dénaturé le paysage mauricien et qui a progressé grâce à de nombreuses complicités.
Une commission d’enquête sur le trafic de drogue a été présentée par l’Alliance Lepep comme étant l’une des principales mesures que prendra le nouveau gouvernement pour combattre ce fléau. Figurant dans son manifeste ce projet a aussi été mis de l’avant par Sir Anerood Jugnauth lui-même dès le départ de la campagne électorale, et le message a été répété dans l’ensemble du pays lors de ses voeux télévisuels à la nation du 1er janvier 2015. Il est attendu que cette éventuelle commission vienne établir un état des lieux de la situation touchant aux drogues illicites à Maurice et qu’elle fasse des recommandations en fonction des résultats de ses enquêtes. Son autre grande responsabilité consistera à désigner les trafiquants, leur mode opératoire et les complicités dont ils ont bénéficié au fil des années. Cet engagement a été réitéré de manière plus clair par Robin Appayah, campaign manager de l’Alliance Lepep au No 1, lors d’une rencontre tenue avec les travailleurs sociaux à Port-Louis quelques jours avant les élections. Dans son compte rendu de cette rencontre Le Mauricien du 6 décembre 2014 cite Robin Appayah qui avait déclaré : « Nous déplorons la manière de faire de la police, qui ne va pas plus loin lors d’un interrogatoire quand celui qui a été appréhendé avec de la drogue déclare qu’il ne veut pas divulguer l’identité de celui à qui il a acheté le produit. De fait, cette commission d’enquête pourrait aider à remonter les filières. »
Dans le milieu de la lutte contre les drogues, la mise sur pied de cette commission d’enquête – dont le président devrait bénéficier des pleins pouvoirs – est attendue avec espoir et impatience. Cela fait, en effet, des décennies qu’une telle instance est réclamée pour faire la lumière sur un mal au préalable gérable mais qui a échappé au contrôle des autorités depuis une bonne trentaine d’années. Les résultats et les révélations de la commission d’enquête présidée par Sir Maurice Rault en 1986 avaient prouvé de l’efficacité d’une telle démarche, sauf que le suivi recommandé n’avait pas été fait comme préconisé. A l’époque le travail de la commission s’était avéré ardu et délicat. Mais, malgré la tension et les menaces un schéma général de la situation avait pu en sortir soulignant des ramifications dans les rangs du gouvernement, de différentes instances publiques et même à la tête de l’escouade policière responsable de la lutte contre la drogue.
Le grand casse-tête
29 ans plus tard, les enquêtes d’une telle commission seront considérablement plus difficiles à mener. Etablir une carte du trafic sera un véritable casse-tête compte tenu de la complexité du système qui s’est mis en place entre-temps et des solides moyens dont se sont dotés les parrains et leurs complices pour travailler efficacement tout en restant dans l’ombre. Parce que très souvent, ceux qui financent et gèrent le gros trafic sont quasiment inconnus puisqu’ils sont protégés derrière plusieurs pions disposés à prendre toutes les responsabilités en cas de souci avec la police. Les enquêtes s’arrêtent souvent avec ces intermédiaires qui, aussi gros et influents qu’ils soient, ne restent que des lieutenants qui ne savent pas grand chose des réseaux et des contacts d’ailleurs. Contrairement à 1986, il sera cette fois difficile de remonter jusqu’aux sources, tandis qu’à l’époque les gros trafiquants opérant dans Plaine Verte, Ste Croix et ailleurs étaient des personnages déjà tristement célèbres. Plusieurs de ces derniers furent ainsi cités par la commission Rault devant laquelle certains avaient aussi témoigné.
Au fil des années le trafic a changé de mains pour être repris par divers nouveaux réseaux. Certaines d’entre eux ont été financés par des citoyens lambdas qui sans se considérer comme trafiquants avaient trouvé le moyen de se faire de l’argent facile en contribuant à payer pour une ou deux entrées de drogues pour quelques milliers de roupies de profits. Quelques credits unions, coopératives ou autres structures financières ont aussi été suspectés d’être liées au trafic tant pour le financement que pour le blanchiment.
Ici aussi c’est tout un système très élaboré qui a été développé pour permettre au narcoroupies d’entrer dans le système officiel. Plusieurs business ont été créés à cet effet. Dopé au départ par un important capital (sale) quelques-unes de ces affaires ont prospéré et se sont développées. Dans certains cas, les instigateurs ont plus tard été en mesure de consolider leurs assises pour se libérer du trafic illicite et continuer avec des activités plus officielles. Quelques-uns ont toujours pignon sur rue.
Les dealers devenus Mister Clean
Depuis l’arrivée du brown sugar à Maurice à travers le Triangle d’Or au tout début des années 80 – en remplacement de l’opium qui se consommait dans des fumeries de la capitale – le trafic et la consommation ont connu une croissance exponentielle. Lancé avec un prix de départ de Rs 15 son coût a rapidement grimpé jusqu’à Rs 250/Rs 300 la dose tandis que le nombre d’usagers augmentait et que la qualité du produit devenait de plus en plus médiocre puisque coupé lors des différentes étapes. Vers la fin des années 90 d’autres filières se sont mises en place vers La Réunion et la France pour le développement du marché du Subutex qui est venu concurrencer celui du brown sugar. Vendu en pharmacie ailleurs – donc plus accessible – facilement transportable et ne figurant pas dans le Dangerous Drug Act au départ le Subutex a rapidement fait partie des moeurs malgré les nombreux décès liés à sa prise.
Depuis cette période, de nombreux mélanges de produits pharmaceutiques font sans cesse leur apparition sur le marché des drogues. Comprimés, sirop, etc sont souvent vendus en dessous des comptoirs des pharmacies malgré les règlements légaux entourant la vente de certains types de médicaments. Mais les prescriptions médicales ne sont pas difficiles à trouver auprès des professionnels de la santé prêts à vendre leurs consciences pour quelques roupies. Plus récemment la Méthadone a aussi fait son entrée sur le marché noir. Cette substance est exclusivement distribuée à travers les réseaux gouvernementaux du ministère de la Santé où le trafic s’étend aussi. Une commission d’enquête devra alors aller jusque dans ces sphères.
Rôle de députés et ministres
Si SAJ est les siens ont parlé d’une telle démarche, c’est aussi parce qu’il est insinué que les trafiquants ont bénéficié de complicité haut placée. Ceci est une évidence, sans ce type de protection le trafic de drogue n’aurait jamais pris une dimension aussi importante à Maurice où le taux de consommation a été le plus haut dans le monde pendant longtemps. Dès les années 80 les premiers observateurs déploraient le rôle de certains politiciens dans ce business. La confirmation vint avec l’arrestation de quatre parlementaires du gouvernement à l’aéroport d’Amsterdam avec 20 kilos d’héroine dans la valise diplomatique de l’un d’eux en 1985. En 1986 c’est surtout cette affaire dans son propre gouvernement qui dicta à SAJ la mise sur pied de la Commission Rault. Ses recommandations avaient redynamisé la lutte et mieux structuré la réponse mauricienne qui avait été partiellement mise en place deux ans plus tôt dans le cadre du Select Committee de Dulloo (où ironiquement avait aussi siégé un des Amsterdam Boys).
Il y a quelques années lors d’une rencontre sur la question des drogue Madan Dulloo avait affirmé que dans les années 80 : « : « Nous savions qu’il y avait des députés et des ministres impliqués dans le trafic de drogue ( )Certains politiciens utilisent de l’argent pour se maintenir au pouvoir. Ils ne se soucient pas de la couleur de cet argent, ni de sa provenance. Zot dir moralité pa rempli vente. » Il avait affirmé qu’a l’époque des noms et des informations élaborées avaient été soumis à SAJ. En sus d’être au Parlement, les principaux complices des trafiquants sévissent aussi dans la police, au niveau des prisons, du port, dans l’aéroport et au sein d’autres postes stratégiques. L’une des dernières grandes réflexions sur la question fut le Select Committee de Jérôme Boulle en 1994.
Legalize not penalize ?
L’éventuelle nouvelle commission d’enquête se fera aussi dans un cadre où les paramètres sociaux sont très différents de ceux de 1986. Aujourd’hui, les militants de par le monde se prononcent pour un assouplissement des lois à l’égard des usagers., surtout pour les drogues dites douces. De puissantes personnalités du monde encouragent la décriminalisation à travers un contrôle légal pour tempérer les effets dévastateurs de la guerre contre les drogues. Il est aussi question de la liberté des individus, de la considération du problème sur un plan de santé publique et des autres réponses à être apportées pour créer un encadrement plus confortable pour tous citoyens. Il est un fait que la guerre contre le narcotrafic a échoué et a engendré plus de torts au fil des décennies. D’où la nécessité pour le monde de changer son fusil d’épaule. Legalize not penalize est aujourd’hui au centre des débats.
Ainsi, mesures très impopulaires au départ, l’arrivée de la thérapie de maintenance à la Méthadone et du programme d’échange de seringues dans le paysage local ont été parmi les rares mesures à avoir contribué à un changement positif. Grâce à la Méthadone plusieurs usagers ont pu décrocher alors que l’échange de seringue a réduit la prévalence du VIH et de l’hépatite C. Ce, malgré les nombreuses lacunes qui pervertissent encore ces systèmes de santé publique.
Une commission d’enquête est nécessaire pour faire la lumière sur tout cela et pour permettre au pays d’avancer. Il est attendu qu’elle rende justice à de nombreuses familles qui ont vécu des drames horribles à cause de la drogue. Tout comme il s’agit aussi de rendre justice à la société frappée par la corruption, la pauvreté, le VIH/Sida, l’hépatites C, l’exploitation de la personne humaine, la négligence de l’enfant, le non respect des droits, l’insécurité, etc à cause de la drogue.
A différents niveaux, on attend désormais que le gouvernement fasse ce qu’il a promis.